Critique : Fragments of Belonging
- Tatjana Božić examine les concepts d'appartenance, d'immigration et d'intégration depuis son propre angle de vue, en prenant pour exemple ses amis et des membres de sa famille

Idéalement, l'appartenance à une communauté est un accord à double sens défini par deux parties (l'individu et la collectivité) de bonne foi et sur la base du libre arbitre. Cependant, en pratique, l'appartenance au groupe est une voie à sens unique qui entraîne l'individu à se soumettre totalement au collectif. Le problème, c'est que depuis l'enfance, on nous a appris que nous devions faire partie d'une nation, d'une religion, d'un système politique ou d'un groupe linguistique, et à être fiers de faire partie dudit groupe.
Mais que se passe-t-il si on se déplace, si on erre çà et là pendant un temps, pour se rendre compte après qu'on souhaite toujours faire partie d'une communauté quelle qu'elle soit, et où qu'elle soit, mais sous certaines conditions qu'on veut pouvoir négocier, et seulement jusqu'à un certain point, l'idée étant de ne pas se rendre complètement à la loi du groupe ? Voilà une des grandes questions que pose le documentaire Fragments of Belonging de Tatjana Božić, actuellement au programme de la compétition régionale de ZagrebDox, et qui sert de point de départ au film.
Comme l'explique elle-même la cinéaste, qui est aussi la narratrice du film, elle a passé une grande partie de sa vie à bouger, déménageant à peu près tous les dix ans. Elle a vécu chez ses grands-parents en Bosnie, chez ses parents en Croatie, après quoi elle est partie avec eux en Union soviétique, pour aller s'installer ensuite seule à Londres, puis revenir à Zagreb dans une Croatie nouvellement indépendante et enfin emménager à Amsterdam, où elle s'est mariée, a donné naissance à son fils Waldemar, s'est séparée de son compagnon et a fini par rester. Elle veut faire partie d'un monde, elle en a besoin, mais ne sait pas comment s'y prendre : ses manières sont bien trop fantasques et directes par rapport à ce qu'impose l'étiquette néerlandaise, plus réservée, mais elle est aussi trop arty et raffinée pour les milieux généralement ouvriers de l'ex-Yougoslavie. Elle décide donc de rendre visite à plusieurs proches et amis partis à l'étranger qui se sont bien intégrés à leur nouvel environnement, ou au contraire ont échoué à le faire, et qui y sont selon le cas restés ou pas, afin d'analyser ce qu'ils ont vécu et d'en tirer ses propres conclusions sur l'appartenance à une communauté.
En chemin, Božić aborde également des questions importantes liées à l'immigration et à l'intégration, comme les différentes étiquettes qu'on peut vous attribuer selon la perception qu'on a de votre niveau de "désirabilité". Par exemple, une femme célibataire avec un bon emploi est une expatriée, l'épouse étrangère d'un ami a un exotisme charmant, mais une mère célibataire enchaînant les petits boulots pour survivre n'est qu'une immigrée, voire potentiellement un problème ou une charge pour la société. En fin de compte, et si elle ne voulait pas vraiment appartenir à un monde précis mais ne cherchait à le faire que parce qu'on l'y pousse ?
Fragments of Belonging est assurément un documentaire profondément personnel et chargé d'émotion, qui aborde un certain nombre de thèmes et d'enjeux propres au monde actuel. À ce titre, il trouvera des échos douloureux dans le parcours de celles et ceux qui se sont déracinés pour aller s'installer dans des environnements qui ne peuvent pas pleinement les comprendre et ne sont pas toujours accueillants. Cela dit, même les spectateurs qui n'ont pas vécu de telles circonstances ne devraient avoir aucune difficulté à se rapporter au film et au paysage émotionnel qu'il dépeint.
À vrai dire, c'est une œuvre assez "bavarde", énergique, un brin hyperactive parfois quitte à manquer de suite dans les idées : son autrice et narratrice passe d'un sujet à l'autre sans ordre apparent, tout en restant fidèle à la personnalité de Božić, ou du moins à sa persona à l'écran. La frontière entre la cinéaste et le personnage du film est en effet fortement brouillée, mais cela joue en réalité en faveur du film. La combinaison d'images nouvellement tournées (par Sven Jacobs et Ton Peters) avec du matériel issu des archives personnelles de la réalisatrice est dynamique, et fluide grâce au montage de Jacobs, Božić, Vanja Kovačević et Frank Müller. Au bout du compte, Fragments of Belonging est par moments un peu chaotique, mais ce travail reste un documentaire qui laisse une empreinte durable et pose des questions importantes.
Fragments of Belonging est une production entre la Croatie, les Pays-Bas et l'Allemagne qu'a pilotée LEWA Productions, en coproduction avec HBO, Doppelplusultra Film Productions et Spacedust Productions.
(Traduit de l'anglais)
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