CANNES 2026 Quinzaine des Cinéastes
Critique : Un monde entre nous
par Olivia Popp
- CANNES 2026 : Kohei Kadowaki se lance dans le long-métrage avec un diptyque animé autour de deux garçons qui vont voir un événement précis redéfinir entièrement leur adolescence

La fin des amitiés d’enfance cause souvent bien du chagrin. Les deux héros du premier long-métrage de Kohei Kadowaki, We Are Aliens, ne font pas exception à la règle. Dans le film, on voit leur histoire tumultueuse s’emballer, sous forme de récit d'animation, au fil de leur préadolescence, leur adolescence puis leurs premières années comme adultes, dans une petite ville du Japon. Le jeune cinéaste s'est occupé lui-même non seulement de la mise en scène, mais aussi du scénario et du montage de ce portrait inhabituel de deux garçons en crise, qui vient de faire sa première mondiale à la Quinzaine des Cinéastes du Festival de Cannes.
En classe de CE2, Tsubasa (doublé par Amane Okayama) se lie d’amitié avec Gyotaro (doublé par Ryota Bando), un garçon excentrique au comportement erratique avec un grain de beauté près de l’œil gauche. Quand Gyotaro décide d'endosser la responsabilité d’un incident commis par Tsubasa, leur amitié vole en éclats pour toujours : le premier se retrouve durablement ostracisé par leurs camarades et le second se met à fréquenter des délinquants. Tsubana finira par rentrer dans le bon chemin et par épouser Konatsu, une amie d’enfance des deux garçons, mais Gyotaro, avec son éternel tee-shirt jaune sur le dos, continue de le hanter.
Kadowaki recourt à l’animation 2D assistée par ordinateur pour imiter le style dessin à la main, avec des contours parfois tremblotés. Il parvient ainsi à créer un mélange entre le style bien connu popularisé par les Studios Ghibli et une allure plus proche du cartoon, avec des visages d'anime. Parfois, les figures se déforment et se dilatent sous l’effet de la rage ou du choc, ce qui donne du dynamisme à ce film où les yeux écarquillés deviennent la grande manière d’exprimer la désillusion des garçons. À mesure que leur innocence s’effiloche, cet aspect aussi se reflète fortement dans le style de l’animation : les lignes se font moins nettes et leurs visages se couvrent d’ombres rugueuses. L’expressivité des personnages alliée au sound design amène le film à frôler une sorte de quasi-surréalisme qui s’accentue au fil du récit, et ajoute une touche de cinéma de genre.
Ce sont ces touches plus aventureuses dans son style qui font que le film se démarque. Tout comme le format de l'image ploie et se distend, Kadowaki cadre ses personnages sous des angles distordus (très souvent comme s’il les regardait d'en dessous du sol ou de derrière une surface) et imite l'aspect grand angle. Il troque aussi les couleurs vives pour une palette pastel dont la gravité se fait de plus en plus sentir au fil du film, à mesure qu'on passe d’une charmante amitié enfantine à une relation aux conséquences lourdes.
D’emblée, Kadowaki confère à We Are Aliens, dont la durée est de près de deux heures, plusieurs traits distinctifs. D’abord, il fait le choix audacieux de ne faire apparaître le carton-titre qu'à mi-parcours ou presque, créant ainsi un effet de diptyque – où on adopte d’abord le point de vue de Tsubasa, puis celui de Gyotaro. Il décentre aussi d’emblée les composantes romantiques du récit (un excellent choix), qui se complexifient à mesure que Konatsu est réintégrée dans la narration.
Le cinéaste conclut l'ensemble par un passage didactique inutile et un brin convenu, formulant un appel extrêmement clair à l’empathie envers les marginaux, par le biais d’un montage tardif qui sape la complexité des dynamiques entre les personnages établies plus tôt. Ceci étant dit, malgré ses limites, We Are Aliens reste un premier film très intrigant. Le jeune réalisateur arrive à marier un récit plus sombre que prévu à un assemblage inventif de différents styles reconnaissables.
We Are Aliens a été produit par la société japonaise NOTHING NEW et la française Miyu Productions. Les ventes internationales du film sont gérées par Charades.
(Traduit de l'anglais)
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