CANNES 2026 Quinzaine des Cinéastes
Critique : Le Journal d'une femme de chambre
par Olivia Popp
- CANNES 2026 : Radu Jude revient aux bases, et aux plus splendides, pour livrer une œuvre légèrement métathéâtrale sur une mère roumaine qui travaille comme employée chez des bourgeois bordelais

Difficile d’imaginer un baptême cannois plus croustillant pour Radu Jude, qui revient assagi sur le plan formel après Dracula, une saga de trois heures réalisée grâce à l’IA, totalement à l'opposé de son nouveau long-métrage d’une heure et demie, Le Journal d'une femme de chambre, qui vient de faire sa première mondiale à la Quinzaine des Cinéastes de Cannes. Ici, le cinéaste se remet à broder sur un de ses thèmes de prédilection, la condescendance de la bourgeoisie, et livre une satire qui joue de l’opposition classique entre culture "populaire" et culture "savante" en Europe, entre un Est vu comme barbare et un Ouest civilisé. L’exercice n'est pas nouveau, et beaucoup s'y sont essayés, mais Jude l'exécute avec brio et assurance, brassant le tout pour en faire un délectable velouté de modernité politique agrémenté d’humour noir.
Le film, dont l'action se passe à Bordeaux, est une réinterprétation (dans le carton de titre, Jude emploie le mot “variation”) du roman d’Octave Mirbeau paru en 1900. Gianina (Ana Dumitrașcu) travaille sans relâche au domicile des riches Donnadieu, Marguerite (Mélanie Thierry) et Pierre (Vincent Macaigne). Elle est à la fois leur cuisinière, leur femme de ménage et la nounou de leur fils Louen (Louen Bouteiller). Alors que la jeune Roumaine ne rêve que de rentrer au pays, pour retrouver sa fille préadolescente Maria (Sofia Dragoman) pour les vacances, Marguerite l’encourage à jouer dans une adaptation théâtrale amateur du récit de Mirbeau, ce qui ajoute un élément métathéâtral.
Jude a repéré avec Ana Dumitrașcu, qui tenait un petit rôle dans Dracula, une véritable star. Le tremblement docile de sa voix, qui appelle l’empathie, est systématiquement contrebalancé par les jurons qu’elle lâche à mi-voix en roumain pour pester contre les Donnadieu. Un détail, peut-être en partie involontaire, est à souligner : même les sous-titres français transforment son prénom en “Janina” quand la famille l'appelle, ce qui fait l'effet d'une atteinte de plus à son autonomie. Tandis que les Donnadieu, de leur tour d’ivoire, débattent autour d'un dîner avec leurs amis, français aussi, de l’avenir de l’Europe et somment Gianina de donner son avis (en tant que seule personne “de l’Est” présente), Jude joue un tour au spectateur, additionnant les niveaux de lecture en débordant de l’écran. Il transforme sa comédie grinçante aux accents politiques en un moment qui revient comme un boomerang : le public qui rit de l’ignorance du groupe se retrouve embroché sur le même glaive du fait de son propre complexe de supériorité, celui-là même dont il vient de s'amuser en le voyant à l'écran.
La manière dont Jude formule son propos dans Le Journal d'une femme de chambre est d’une simplicité réjouissante. En complicité avec le chef opérateur Marius Panduru, un coutumier de ses films, le cinéaste roumain privilégie une caméra sobre et fixe et recourt également à des vidéos filmées sur smartphone pour adopter le point de vue de Gianina, insérer des appels avec sa fille et rendre compte du passage du temps à travers l’image d’un champ qui se dessèche peu à peu. Une tension inconfortable flotte entre Gianina et Pierre quand il lui remet une prime pour avoir pris soin de sa mère, Madame Anne (Marie Rivière), mais chacun joue bien son rôle (lui celui du patron généreux qui fait son modeste, elle celui de l'employée qui se force à faire montre de déférence) tel que défini par les mœurs.
Le film s’achève sur une note étonnamment dénuée de cynisme dont on peut avoir plusieurs lectures. Jude puise, certes, dans le folklore roumain en faisant raconter l'histoire de Fǎt-Frumos à Gianina, mais ce récit évoque aussi la fable-parabole chinoise du Vieil homme qui avait perdu son cheval : ce qui semble un malheur peut s'avérer une bénédiction, sauf que cette bénédiction peut à son tour engendrer un nouveau malheur. Pour la classe laborieuse, le problème est inextricable.
Le Journal d'une femme de chambre a été produit par la société française SBS Productions, en coproduction avec Avanpost en Roumanie. Les ventes internationales du film sont gérées par SBS International.
(Traduit de l'anglais)
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