Des sous-courants de normalité parcourent les films courts à Cannes
par Laurence Boyce
- CANNES 2026 : Cineuropa se penche sur certains des courts-métrages en lice pour la Palme d'or et y trouve des gens qui cherchent à vivre une vie normale dans un monde trouble

Une grande partie des courts-métrages en lice pour la Palme d’or du Festival de Cannes cette année se distinguent par un propos sous-jacent sur la normalité. Dans un monde fracturé où on a le sentiment de n'avoir aucune prise sur les événements, ces films montrent des gens qui essaient de vivre leur vie de la meilleure manière possible, mais attention, la normalité n'équivaut pas à de la banalité, car cet air de quotidienneté sert à mettre le monde en net relief, tout en conservant des éléments de surprise et d’absurdité.
Un des titres qui suscite le plus d’impatience est le nouveau film de l’animatrice suédoise Niki Lindroth von Bahr, à qui on doit déjà The Burden, qui a fait sa première mondiale à la Quinzaine des Réalisateurs en 2017 avant de rafler une série de prix dans les festivals du monde entier. À l’instar de ses travaux précédents, The End propose une approche existentielle et musicale de la vie autour de l'histoire de diverses créatures qui se retrouvent en purgatoire dans un aéroport. La pointe de ridicule de la situation est toujours tempérée par une humanité poignante, rendue d’autant plus ironique par l'anthropomorphisation des personnages qui est au cœur du film (mention spéciale pour la chauve-souris technicienne de surface à l’aéroport, qui est particulièrement excellente). Il y a une véritable beauté et une émotion sincère dans l’univers décalé que crée Lindroth von Bahr, et le film aura sans nul doute beaucoup de succès dans le circuit des festivals ces prochains mois.
De retour à Cannes également, le Portugais Daniel Soares, qui avait concouru pour la Palme en 2024 avec Bad for a Moment, présente A Few Things Happening by a River, qui suit un corps emporté par le courant et montre à quel point les gens, trop absorbés par leur nombril, ne le remarquent pas. Le film, tout en constituant une riposte acérée au solipsisme de la vie moderne, n’insiste jamais ni ne force le trait, et fait un usage inventif et astucieux du format court.
Un autre réalisateur connu de la Croisette y a de nouveau été invité : Theo Montoya, dont le court-métrage Son of Sodom était en compétition en 2022. Son nouveau film, Thunder Platoon, revient sur un fait réel survenu en Colombie : on y a découvert que l’armée avait assassiné des civils innocents, souvent issus de minorités, sous prétexte qu’ils étaient des terroristes. Le film montre un groupe de soldats fêtant une attaque de ce type, dont l’indifférence joyeuse et l’air de jubilation contrastent avec l’horreur de leurs actes. Ce court-métrage fait l'effet d'un coup de poing dans l'estomac.
Le héros du titre polonais Spiritus Sanctus, de Michal Toczek, trouve par accident l’illumination spirituelle dans la Pologne des années 1980, à l’occasion d’un voyage du pape Jean-Paul II dans son pays natal. Le film est une comédie absurde tout en subtilité, où les petites machinations d’une ville de province se heurtent aux préceptes de la foi, et où plane par moments un parfum de Roy Andersson.
Beaucoup plus ancré dans le réalisme, Nobody Said Anything, de Tamara Todorović, met en scène une mère qui doit sévir avec sa fillette et ses copines, après un incident survenu entre elles. Le film commence comme un drame familial tendu et suffocant sur la culpabilité et la responsabilité, mais son dénouement nous invite à entièrement le réinterpréter qui en élargit la portée tout en laissant délibérément des questions en suspens. C’est une œuvre discrètement puissante, brillamment exécutée.
La sélection est complétée par deux courts d'animation. Le Bain des sirènes, de Lola Degove, est une pièce intime sur deux sœurs qui entreprennent d'aller nager au clair de lune après la mort de leur mère. Le ton et le style du film sont délicats, mais la relation électrique entre les sœurs y apporte une belle rugosité. Dernier printemps, de Mathilde Bédouet, est aussi une belle évocation, cette fois d’une dernière sortie scolaire avant la fin du lycée et du glissement vers l’âge adulte, avec un style d’animation qui mêle réalisme et onirisme.
La liste complète des films en compétition est la suivante :
Dernier printemps - Mathilde Bédouet (France)
Fresh Cut - Hadrien Bels (France)
Le Bain des sirènes - Lola Degove (France/Belgique)
Nouvel Hair - Niki Lindroth von Bahr (Suède/France/Danemark)
For the Opponents - Federico Luis (Chili/Mexique/France)
Thunder Platoon - Theo Montoya (Colombie/France)
The Dream Is a Snail - Thien An Nguye (Vietnam/Corée du Sud)
A Few Things Happening by a River - Daniel Soares (Portugal/France)
Spiritus Sanctus - Michal Toczek (Pologne)
Nobody Said Anything - Tamara Todorović (Serbie/France/Slovénie/Croatie)
(Traduit de l'anglais)
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