email print share on Facebook share on Twitter share on LinkedIn share on reddit pin on Pinterest

BERGAME 2026

Critique : L'Étrangère

par 

- Dans son deuxième long métrage, Gaya Jiji aborde le thème de l'exil à travers un mélodrame intime qui évite la rhétorique mais n'échappe pas toujours aux mécanismes conventionnels du genre

Critique : L'Étrangère
Zar Amir dans L'Étrangère

Selma a fui la Syrie, laissant derrière elle un fils de six ans et un mari qui a disparu dans les prisons du régime de Bachar el-Assad. À Bordeaux, elle travaille au noir dans un bistrot tout en cherchant à obtenir le droit d'asile. Lorsqu'elle rencontre Jérôme, un avocat qui fréquente l'établissement, quelque chose naît entre eux qui va au-delà de la solidarité. L'Étrangère, le deuxième long-métrage de Gaya Jiji (sept ans après Mon tissu préféré), en lice au Bergamo Film Meeting, est un film qui choisit de raconter l'exil en optant pour le registre des sentiments plutôt que celui de la dénonciation sociale.

(L'article continue plus bas - Inf. publicitaire)
insularia_Josué

La réalisatrice, elle-même syrienne et installée en France depuis 2011, bâtit son récit sur des ellipses. On ne voit pas le voyage à travers l'Europe, seulement des fragments du naufrage. On n'assiste pas aux humiliations quotidiennes de la clandestinité, mais on les devine à travers le regard de Selma, un regard méfiant qui ne baisse jamais la garde. Cette héroïne est un personnage qui reste de bout en bout peu aimable, et c'est le pari le plus audacieux du film : montrer une femme qui ne veut pas être là, qui n'a pas choisi la France pour en faire sa patrie mais comme un purgatoire nécessaire et qui, de fait, n'offre jamais au spectateur le réconfort de la gratitude, ni celui d'un espoir facile.

Zar Amir, prix de la meilleure interprétation féminine à Cannes 2022 pour Les Nuits de Mashhad, habite ce personnage et lui confère une grande tension physique qui ne se relâche jamais tout à fait. Même dans les moments de sérénité apparente (une promenade, un dîner), le corps de Selma reste en alerte, prêt à reculer à tout moment. Face à elle, Alexis Manenti (César de la meilleure révélation masculine pour Les Misérables) interprète Jérôme avec naturel, en restant en retrait, comme si ce personnage lui-même peinait à trouver sa place dans le film. Jérôme est un homme bien, piégé dans une vie confortable et engourdie, qui voit en Selma la possibilité d'un réveil mais ne sait pas comment (ou ne veut pas) en payer le prix.

Après avoir soigneusement brossé le portrait d'une femme rétive à toute complaisance, le film finit par se rendre aux mécanismes du mélodrame. On s'attend au coup de théâtre qui survient à mi-parcours, et la seconde partie du film s'avère de fait plus prévisible que la première. Le scénario, coécrit par Gaya Jiji avec Sarah Angelini, Mehdi Ben Attia et Agnès Feuvre, ne trouve pas le juste équilibre entre l'urgence et l'élément personnel du récit et les conventions narratives typiques du cinéma d'auteur européen sur les réfugiés.

Reste la capacité de la réalisatrice à regarder ses personnages sans les juger. On ne trouvera ici pas la moindre trace de "pornographie de la misère" : les Syriens qui accueillent l’héroïne lui imposent leurs règles, l'avocat français est généreux mais lâche et la collègue de Selma au bistrot (Megan Northam, un peu sous-utilisée) est la seule à lui offrir sa solidarité sans contrepartie. La photographie d’Antoine Héberlé montre un Bordeaux automnal et mélancolique qui fait plus figure de ville de passage que de destination finale.

L'Étrangère est un film très sincère et sensible, qui souffre néanmoins de la comparaison avec d'autres spécimens de ce sous-genre cinématographique désormais saturé. Son mérite est d'avoir cherché une voie latérale, le mélodrame intimiste, pour raconter ce qui est de plus en plus souvent réduit à des clichés, mais hélas sans trouver une forme suffisamment personnelle pour rendre ce film mémorable.

L'Étrangère a été produit par Gloria Films et TS Productions, en coproduction avec France 3 Cinéma et la société belge Panache Productions. En France, le film sortira le 17 juin, distribué par Tandem. Ses ventes internationales ont été confiées à France TV Distribution.

(L'article continue plus bas - Inf. publicitaire)

Vous avez aimé cet article ? Abonnez-vous à notre newsletter et recevez plus d'articles comme celui-ci, directement dans votre boîte mail.

Privacy Policy