Critique : Black Trumpet
- Le premier long-métrage de Bojan Stijović est un drame monténégrin de facture solide sur le retour, la culpabilité, les liens familiaux et les nuits d’ivresse qui dérapent

Il y a dans Black Trumpet, le premier long-métrage du Monténégrin Bojan Stijović, quelque chose d'à la fois familier et plaisamment spécifique. Sur le papier, le film s’articule autour de motifs dramatiques assez reconnaissables : le retour du fils prodigue, la petite communauté qui accueille autant qu’elle juge, l’autorité ambiguë de la famille, la vie de village, et un accident qui menace de faire basculer toute une existence. Cela dit, Stijović et le scénariste Stefan Bošković parviennent à napper ces ingrédients d’une sauce monténégrine très particulière (non sans une bonne dose de rakija), pour un résultat modeste et classique, mais souvent efficace. Le film a été présenté cette année au Festival internationale du film de Bichkek, en compétition internationale.
Après dix ans à Zagreb, le célèbre écrivain Maksim Grahovac (Momčilo Otašević) retourne dans sa ville natale, au Monténégro, pour régler une affaire d’héritage et renouer, ou du moins discuter face à face, avec son frère Niko (Marko Janketic), dont il s’est éloigné, sauf qu'avant même d'avoir réellement réintégré le village (et le réseau d’attentes qu'il va forcément y trouver), Maksim renverse et tue accidentellement un homme sur la route. Pris de panique, il se tourne vers Niko pour obtenir de l’aide. Entretemps, son retour génère une certaine effervescence au sein de la communauté locale, où il est traité comme une personnalité de la littérature et attire même l’attention du ministre de la Culture (joué par Bošković). De son côté, Niko n’accepte de l’aider qu’en échange d’une part de l’héritage.
La prémisse est directe, presque d’une simplicité brutale, mais Black Trumpet fonctionne particulièrement bien quand il laisse la catastrophe soudaine de l'accident entrer en collision avec les ressentiments que les personnages couvent en secret depuis longtemps. La relation centrale entre Maksim et Niko est bien développée, et captivante : il ne s’agit pas seulement d’un lien fraternel abîmé par la distance, mais aussi d’un miroir où aucun des deux ne semble plus capable de reconnaître l’autre, ni peut-être de se reconnaître lui-même. Le temps passé loin l'un de l'autre a tout compliqué. La maison reste la maison, mais ce n’est plus un endroit où Maksim peut simplement retrouver la place qu'il y avait avant.
On ne peut en revanche s'empêcher de penser qu’il restait de la marge pour enrichir la géographie émotionnelle du récit. L’épouse de Niko, Jelena (Milica Janevski), et leur fils Petar (Strahinja Bubanja) sont présents, mais pas suffisamment pour transformer ce noyau familial en un véritable caisson sous pression. Une présence plus affirmée de ces personnages tout au long du récit aurait pu apporter une couche supplémentaire au drame, et rendre les choix de Niko encore plus chargés sur les plans moral et domestique. Cela dit, le travail sur les personnages reste fouillé de bout en bout, et les dialogues, acérés et réalistes, contribuent à ancrer même les développements plus attendus dans quelque chose de reconnaissablement humain.
Visuellement, on sent que Black Trumpet est réalisé de main sûre. C'est un solide premier film indépendant, sans fioritures, sans stylisation excessive, sans tentative de gonfler la matière au-delà de ses dimensions naturelles, mais la photographie impeccable de Dušan Grubin donne bel et bien au film une texture nette et satisfaisante. On perçoit d’abord un village monténégrin baigné de soleil, et puis le film glisse vers le flou et la pression d’une nuit alcoolisée où les événements commencent à s'enchaîner trop soudainement et trop vite. Cette vitesse fait partie du propos : elle rend bien la sensation de Maksim d'être complètement submergé, et le public aussi – non pas de façon frustrante, mais d’une manière qui reproduit la panique d’une existence brusquement décalée de son axe.
En somme, Black Trumpet ne réinvente pas le drame moral sur le retour au pays, la culpabilité et la petite communauté qui juge. Sa structure est classique, les ingrédients assez reconnaissables, et certains éléments narratifs auraient certainement pu être poussés plus loin, mais il y a ici suffisamment de savoir-faire à l'œuvre, et d’atmosphère et d’instinct dramatique pour faire de ce premier long-métrage de Stijović un travail indéniablement prometteur. Les ingrédients sont là, et on sent qu’ils pourraient évoluer vers quelque chose de plus acéré et de plus personnel dans son deuxième long-métrage.
Black Trumpet a été produit par la société monténégrine Cut-Up doo.
(Traduit de l'anglais)
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