Critique : Blaise
par Fabien Lemercier
- Dimitri Planchon et Jean-Paul Guigue signent un premier long dont le charme singulier puise avec humour dans un réalisme légèrement décalé, un petit théâtre à base de malentendus

"Pourquoi se focaliser sur l’avis des autres ?" Cette question lancée par une conseillère d’orientation scolaire que le père du lycéen protagoniste de Blaise de Dimitri Planchon et Jean-Paul Guigue (dévoilé à Cannes au programme de l’ACID et en cette semaine en compétition Contrechamp au 45e Festival du Film d’animation d’Annecy) a tendance à confondre avec une psychologue personnelle, irrigue, avec un mélange réjouissant de sérieux et de tendre ironie sarcastique, un premier long métrage à la tonalité très singulière. Une originalité ciselée par le temps puisque prenant sa source dans la trilogie de bande dessinées éponyme de Planchon et dans une série animée (30 épisodes de 30 mn) pour Arte.
L’angoisse du jugement des autres avec comme conséquences des malentendus, des mensonges et moult complications (très drôles), c’est la grande affaire de Blaise (âgé de 16 ans et qui qui ne veut surtout pas se faire remarquer) et de ses parents Carole (dont l’objectif est de se faire aimer par la petite équipe de son nouveau poste où elle arrive précédée par une mauvaise réputation) et Jacques (qui découvre soudainement, dans un grand choc narcissique, que la meilleure amie de son épouse l’a considéré comme un débile pendant près de 30 ans). C’est aussi le cas pour Joséphine, la fille unique du patron de l’entreprise Durieux-Valois (où travaille Carole), qui s’entiche de Blaise, confondant son mutisme avec du mystère et de la profondeur. Des sentiments qui effrayent un peu l’adolescent (tout en l’attirant évidemment, cette mécanique peur-attraction inconsciente étant à l’oeuvre à tous les étages du film), le poussant à se prétendre issu des classes populaires, ce qui entraine Joséphine à elle-même lui cacher son appartenance à la grande bourgeoisie. Des parties de cache-cache avec soi-même ("je ne me suis pas jetée sur vous, j’ai glissé sur le tapis") qui font avancer de guingois tous les personnages. Mais ils évoluent malgré tout, y compris à leur corps défendant, le tout dans un climat général social tendu où s‘invite la violence révolutionnaire…
A l’image de sa technique de papier découpé distordant légèrement les traits des personnages, Blaise joue à merveille avec un décalage subtil d’une réalité très justement restituée (les relations parents-ados, la maladresse des premiers pas amoureux, la solitude contemporaine, le besoin de reconnaissance, la radicalité du climat politique, etc.). Le duo de réalisateurs (appuyé par la co-scénariste Clémence Lebatteux) sait parfaitement moduler sa tonalité originale, flirtant avec les petits côtés absurdes de l’existence et des conventions sociales, les dialogues de sourds cocasses, les quiproquos. Un camouflage humoristique toujours tendre mais néanmoins mordant (une longue et intéressante citation d’Engels est notamment au menu) qui fait de Blaise une œuvre intelligente et beaucoup moins innocente (dans le bon sens du terme) que sa très plaisante apparence ludique et bon enfant.
Blaise a été produit par KG Productions. Best Friend Forever pilote les ventes internationales.
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