Critique : Muyi, la légende du village des femmes
par Fabien Lemercier
- Julien Chheng plonge en Chine dans le sillage d’une adolescente téméraire pour un très attachant film d’aventure épique mêlant la modernité et les légendes

"Allez de l’avant et construisez votre propre mythe", "Celui qui vit sans folie n’est pas si sage que cela." En choisissant de situer en Chine l’intrigue de Muyi, la légende du village des femmes, son second long métrage (mais son premier en solo après Ernest et Célestine : Le voyage en Charabie), présenté dans la compétition Contrechamp du 45e Festival du Film d’animation d’Annecy, le cinéaste français Julien Chheng s’est offert une très dynamique immersion au cœur du pays de ses ancêtres, télescopant le quasi présent (les années 1990) et les légendes des seigneurs de la guerre du VIème siècle, dans un style graphique rendant magnifiquement hommage à la tradition calligraphique. Un pont temporel questionnant l’héritage du passé et la position sociale des femmes que le réalisateur emballe dans une œuvre trépidante mêlant drame social et espièglerie de la jeunesse, bascule dans le fantastique et récit de cape de d’épée, "coming of age" et traditions dans la région des Monts Kunlun (considérés dans le taoïsme et l'ancienne mythologie chinoise comme une montagne des immortels où résident les dieux).
"On n’est pas des sorcières, on n’a juste pas le droit d’entrer au village". Galopant sur son buffle et tentant (avec les frères Jing Ren et Jing Yan) de vendre des produits artisanaux aux cars de touristes, l’adolescente Muyi (âgée de 14 ans) n’a peur de rien. Son rêve ? Récolter assez d’argent pour pouvoir quitter le village des femmes (strictement interdit aux hommes) où, orpheline, elle a grandi sous la protection de sa grand-mère dans un carcan de règles que la jeune fille considère comme d’encombrantes superstitions (offrandes pour apaiser les esprits des défunts, vieille tour à éviter au milieu de la forêt, etc.). Une troupe féminine de théâtre ambulant, jouant la légende du beau général, un guerrier des temps anciens porteur d’un casque effrayant censé masquer une très grande beauté, pourrait peut-être lui en donner l’occasion. Mais on ne réveille pas impunément les âmes errantes. Des malheurs surviennent et Muyi et ses amis se retrouvent précipités dans un très périlleux voyage dans le temps qui lève aussi le voile sur le vrai secret de la naissance de notre intrépide protagoniste…
"Accepter qui on est et écrire son propre destin." Autour de cet axe narratif, Julien Chheng sa co-scénariste Sujuan Xu tissent un tourbillon de rebondissements et d’émotions. On croise un tigre végétarien et un gardien des âmes à la magie imparfaite chargé de capturer les esprits errants, des incendies éclatent, on livre bataille pour une forteresse, les courses-poursuites et les bagarres s‘enchaînent, un trésor attise les convoitises et la trahison guette. Mais il y a également de l’amitié, de l’amour et une prise de conscience de sa propre identité ("on a peur de tout et les autres ont peur de nous") qui se superpose à la malédiction d’être née fille dans une Chine où s’entrechoquent les grands mythes et la réalité sociale des campagnes. Des aventures tumultueuses pilotées d’une main très sûre (dans une patine visuelle brillamment travaillée) par le réalisateur qui réinterprète les classiques de l’animation avec sa petite touche personnelle et qui trouve un bon équilibre entre "entertainment" pour un public familial et messages "codés" à destination des adultes qui savent bien que "tout mythe repose sur une part de vérité et une part de mensonge".
Muyi, la légende du village des femmes a été produit par Studio La Cachette (la société du cinéaste) et Duetto. mk2 pilote les ventes internationales.
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