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CPH:DOX 2026

Critique : In Defense of Self

par 

- Linn Helene Løken présente un documentaire qui sert de troublant rappel du fait que derrière chaque rapport officiel, il y a trop souvent une douloureuse histoire que personne n'entendra

Critique : In Defense of Self

À première vue, In Defense of Self pourrait évoquer ce genre de documentaire d’investigation qui consiste à reconstituer un homicide policier controversé. La Norvégienne Linn Helene Løken aborde néanmoins le sujet sous un angle bien plus intime et troublant. Ce documentaire, conçu en grande partie à partir des enregistrements audio personnels laissés par l’écrivain Morten Michelsen avant d'être tué par les forces de l'ordre, se déploie comme un thriller psychologique angoissant où la tension ne vient pas de rebondissements spectaculaires, mais de la lente prise de conscience que la tragédie était peut-être prévisible. Le film a fait sa première mondiale dans la compétition NORDIC:DOX de CPH:DOX.

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La prémisse est brutale : Michelsen, homme perturbé qui avait des problèmes d'insomnie et d’alcoolisme et souffrait de graves troubles psychiques, a été abattu par la police norvégienne, qui a invoqué la légitime défense lors d’une intervention d’urgence. Dès le départ, Løken indique clairement que la fin est déjà écrite ; la vraie question est de savoir comment les événements ont pu mener à une issue aussi fatale. Ce qui suit est une tentative de reconstituer la trajectoire ayant conduit à cet instant, en juxtaposant les enregistrements de Michelsen, les reconstitutions officielles de la police et des aperçus des structures institutionnelles entourant l’affaire.

Ce qui rend le film si captivant, c’est sa capacité à générer le suspense d’un récit à mystère tout en démantelant l’illusion qu’une solution nette existe. La voix de Michelsen devient notre guide à travers ce labyrinthe. Dans les enregistrements, il se montre réfléchi, éloquent et douloureusement lucide, documentant ses tentatives de canaliser son tumulte intérieur à travers la littérature, tout en dévoilant la fragilité de son état mental. À l’écouter, on sent peu à peu la tragédie resserrer son étau, bien avant que n’ait lieu la confrontation fatale.

Løken structure le film autour de trois axes narratifs distincts : les enregistrements de Michelsen, des reconstitutions réalisées par les forces de l’ordre et des images observationnelles extraites d’un programme de formation à l'académie de police. Au lieu d’en privilégier une au détriment des autres, elle laisse ces différents points de vue interagir, ce qui produit un inconfortable effet de friction. Le contraste entre l’univers subjectif de Michelsen et la logique procédurale des réponses institutionnelles devient la grande source de tension du documentaire.

Cette approche révèle non seulement la complexité de cette affaire en particulier, mais aussi des carences structurelles de plus grande échelle. Sans jamais tomber dans le pamphlet, In Defense of Self met à nu le point de rencontre compliqué entre les dispositifs en place pour traiter la santé mentale et les forces de l’ordre, une ligne de faille de plus en plus visible dans toutes les sociétés occidentales. L’enquête de Løken suggère que la mort de Michelsen ne saurait être réduite à une bavure, mais qu'elle est le résultat de toute une chaîne de défaillances institutionnelles, de lacunes bureaucratiques et de négligences systémiques.

Les choix esthétiques de la réalisatrice soutiennent ce propos perturbant. Rejetant les conventions du documentaire qui se veut bien léché, elle opte pour une texture brute, parfois troublante, qui reflète l’instabilité du récit lui-même. Les compositions visuelles paraissent volontairement imparfaites, et le montage (assuré par Truls Krane Meby) laisse l'ensemble respirer sans en lisser les contradictions. L’effet est dérangeant mais délibéré : il nous est constamment rappelé que le film travaille à partir de fragments du réel et ne cherche pas à livrer un récit bien ordonné.

Le son joue ici un rôle particulièrement crucial. La voix de Michelsen n’est pas traitée comme un simple document d’archives, mais comme l’armature émotionnelle du film. Qu'on les entende dans un casque ou en salle, ses enregistrements paraissent presque inconfortablement proches du spectateur, l'entraînant dans une expérience d’écoute d'un niveau d'intimité que les images seules auraient du mal à atteindre. La stratégie s’avère remarquablement efficace. Par moments, le film ressemble moins à un documentaire traditionnel qu’à une descente auditive dans l’esprit d'une personne qui livre, contre lui-même, un combat perdu d’avance.

Ce qui demeure, après la séance, c’est le refus du film de proposer des réponses faciles. Løken ne présente pas Michelsen comme une victime ou un coupable, pas plus qu’elle ne fait de la police un pur adversaire. Au contraire, In Defense of Self se déploie comme une réflexion troublante sur la manière dont les institutions tentent de gérer la vulnérabilité humaine, et sur la facilité avec laquelle les systèmes mis en place peuvent échouer.

In Defense of Self a été produit par la société norvégienne Morild Film.

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(Traduit de l'anglais)

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