email print share on Facebook share on Twitter share on LinkedIn share on reddit pin on Pinterest

KARLOVY VARY 2026 Compétition

Critique : Black Money for White Nights

par 

- Le duo Kristina Grozeva-Petar Valchanov revient avec une nouvelle comédie dramatique ancrée dans les spécificités de la mesquinerie bulgare, cette fois attisée par le contexte politique mondial

Critique : Black Money for White Nights
Ivan Savov et Tanya Shahova dans Black Money for White Nights

Après Triumph, qui était assez allégorique et possiblement difficile à décrypter pour un public étranger peu familier avec les faits réels qui l'inspirait, Kristina Grozeva et Petar Valchanov reviennent à leur veine satirique plus "quotidienne". À l’instar de ce qu'on avait dans The Lesson et Glory, qui ont valu au duo une réputation d'excellents chroniqueurs de fables morales, dans leur cinquième long-métrage, Black Money for White Nights, projeté en première mondiale dans le cadre de la compétition pour le Globe de cristal du Festival international de Karlovy Vary, le conflit est de nature prosaïque, mais le film sonde plus profondément encore l’âme des personnages , sans se contenter de faire le jour sur des traits individuels, pour en venir, in fine, à établir un diagnostic social plus large. Espérons toutefois que ce diagnostic ne mènera pas à un amalgame entre immoralité et certaines préférences culturelles, sans quoi le film lui-même risquerait de rejoindre le champ du cinéma dogmatique d’antan que chérissent certains nostalgiques, ceux-là mêmes qui partagent ce genre de sensibilité.

(L'article continue plus bas - Inf. publicitaire)
insularia_Josué

Marina (Tanya Shahova), infirmière en maternité, et Gosha (Ivan Savov), aiguilleur du rail, sont un couple sexagénaire qui s'est construit une vie relativement confortable grâce à de petits bakchichs au travail, et autres combines destinées à compenser leurs maigres salaires de fonctionnaires – un détail qui les étiquette d’emblée, dès le début du film. À ce profil s’ajoute une mise en contexte culturelle : la toque de fourrure ébouriffée de Marina et le fait qu'elle est orthodoxe pratiquante et pleine de superstitions, le papier peint photo vieillissant, représentant des bouleaux, qui orne le salon du couple (et symbolise l’âme russe, très présente dans les foyers bulgares pendant l'ère communiste) et le rêve que l'infirmière nourrit depuis longtemps de voir les "nuits blanches" de Saint-Pétersbourg (c'est d'ailleurs pour cela qu'ils collectent soigneusement les menus pots-de-vin soutirés de part et d'autre). Au début du film, ils sont enfin en mesure d'entreprendre ce voyage, et versent leur argent sale à une agence de voyages, sauf que dès qu'éclate la guerre en Ukraine, celle-ci disparaît sans laisser de trace. L’arnaque ébranle leur foyer et fait remonter à la surface leurs petits secrets, notamment par rapport au fait qu'ils n'ont pas eu d’enfant, ce qui remet en question leur union même. Et tandis que Marina cherche la rédemption en manifestant la crainte de Dieu profondément ancrée en elle, presque païenne, Gosha refuse de lâcher l’affaire, et va se fracasser contre le mur impénétrable de l’omniprésence mafieuse et d’une érosion sociale endémique.

Les deux personnages relèvent davantage de l’archétype que d’êtres de chair et de sang imprévisibles, et ils ont beau être incarnés de manière nuancée et avec beaucoup de naturel par les acteurs chevronnés que sont Shahova et Savov, ils n'en restent pas moins comme corsetés par leurs profils prédéfinis de conformistes façonnés par un régime communiste mensonger, sans que l’héritage laissé par celui-ci dans la mentalité locale ne soit remis en question. Leurs contours nets sont encore renforcés par le contraste avec la famille de la sœur cadette de Marina, Lyudmila (Margita Gosheva), qui vit une vie modeste mais honnête avec son mari chauffeur de taxi, Kosyo (Ivan Barnev), et leurs trois enfants, et ne comprend pas pourquoi Marina a dépensé autant pour se rendre en Russie au lieu d'aller chercher les nuits blanches dans un pays réellement "blanc", et plus civilisé.

L’affrontement des valeurs représentées reflète la division (encore actuelle, mais de longue date) de la société bulgare entre russophiles et russophobes, les premiers étant invariablement les perdants bien qu'ils continuent de s’accrocher aux apparences, puisqu’ils soutiennent un vieux système de corruption du quotidien qui s'est infiltré à tous les niveaux de la société. La question de savoir si la société est réellement modelée par ces gens qui acceptent les choses telles qu’elles sont est remplacée par une réponse toute faite, que le film décline comme une vaste "variation sur le thème..." enveloppée d’une atmosphère (soigneusement façonnée par la caméra sensible du directeur de la photographie Alexander Stanishev) qui oscille entre une nostalgie douce-amère et une décrépitude figée et moisie.

Black Money for White Nights est, en somme, un film bien écrit, visuellement impeccable, équilibré en termes de rythme, à la fois prenant tout du long et débordant d'un humour amer, mais livré comme un énoncé qui laisse peu de place à l’interprétation individuelle.

Black Money for White Nights a été produit par Abraxas Film (Bulgarie) avec Graal Films (Grèce). Les ventes internationales du film sont assurées par Cercamon.

(L'article continue plus bas - Inf. publicitaire)

(Traduit de l'anglais)

Vous avez aimé cet article ? Abonnez-vous à notre newsletter et recevez plus d'articles comme celui-ci, directement dans votre boîte mail.

Privacy Policy