Critique : Staubwelt
par Fabien Lemercier
- Sawandi Grosking tisse habilement une œuvre minimaliste, inventive et atmosphérique sur l’étrange complicité se nouant entre le Diable et une enquêtrice criminelle à la retraite

"Je veux que tu cherches quelque chose qui apaise ton âme." Mini-golf, déambulations nocturnes sur des scènes de crimes non résolus dans la forêt urbaine de l’Est d’Helsinki, poème L’agneau de William Blake ("qui t’a fait, le sais-tu ? Qui t’a donné la vie et fait te nourrir ? Près du ruisseau, sur la prairie") déclamé lors d’un pot de départ à la retraite aux allures de funérailles, massage ashiatsu, examen ophtalmologique, mystérieuse boîte de Pandore, diable doux et épuisé débarquant sur Terre par une porte temporelle comme Terminator : c’est une très drôle d’ambiance crépusculaire que Sawandi Groskind (cinéaste de mère finno-suédoise et de père américain) tricote avec l’insolite Staubwelt (un titre allemand qu’on peut traduire par "un monde de poussière"), dévoilé en première mondiale dans la compétition internationale du 37e FIDMarseille.
"Sois vigilante. Une rencontre avec le Diable, ça peut changer le cours d’une vie." C’est la fin d’une carrière d’enquêtrice criminelle pour Agnes (Vivan Groskind), une femme seule, triste, usée par le temps et semblant porter un très lourd fardeau. Hantant de nuit les bois de la capitale finlandaise ("une ville parfaite pour les meurtriers") en quête d’indices introuvables afin de tenter de résoudre de vieilles affaires ou recluse dans son appartement éclairé à la bougie pour sniffer la cocaïne subtilisée parmi les pièces à conviction, notre anti-héroïne se voit offrir de nouvelles clés par un très curieux personnage surgi d’une une autre dimension et photographe pour la police. Il s’agit du Diable (Shamsil Balkis). Comment le sait-on ? "Il y a des choses que l’on sait." Un Diable qui souhaite ouvrir un nouveau chapitre dans sa très longue existence (autrement dit mourir) et qui apprécie sans arrière-pensée la compagnie d’Agnes. Un compagnonnage très singulier s’instaure au fil des nuits…
Étirant le temps comme dans une sensation d’éternité en voie d’épuisement, Staubwelt (le second long du réalisateur après XXL) marche sur un fil narratif très ténu privilégiant une atmosphère à la frontière de l’onirique et l’intimité paisible entre ses deux protagonistes. En émerge un conte fantastique anti-événementiel et aux résonances mystiques ancré dans un réalisme ultra-minimaliste jouant sur un humour décalé et distancié. Nourri par une grande inventivité (frôlant néanmoins parfois l’élucubration ostentatoire) multilingue et bercé par une musique composée de chœurs de murmures, le film réussit à en faire beaucoup avec très peu, à façonner sa propre voix, son propre espace et à imposer sa vision atypique par une addition habile de petits ajustements, ouvrant une brèche philosophique intéressante pour qui souhaite s’aventurer à rechercher "la causalité qui a créé l’étincelle". Une question existentielle qui se déploiera sur un arc encore plus vaste dans un grand final expérimental en mode nébuleuse (et images subliminales ?) à la (en version modeste) 2001, l’Odyssée de l’espace.
Staubwelt a été produit par la société suédoise Post Post AB.
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