Critique : I Rarely Wake Up Dreaming
par Muriel Del Don
- Le nouveau film d'Isabelle Stever, scénarisé par l'Ukrainienne Anna Melikova, est un hymne à la liberté et à l'anticonformisme dans un monde dominé par la violence et l'injustice

Quatre ans après avoir collaboré sur le surprenant et séduisant long-métrage Grand Jeté, la réalisatrice allemande Isabelle Stever et l’écrivaine, scénariste et critique de cinéma ukrainienne Anna Melikova se sont de nouveau alliées pour I Rarely Wake Up Dreaming, projeté en compétition internationale au Festival de Locarno. C’est un film esthétiquement très fort, touchant et courageux qui place face à face l’amour et la brutalité de la guerre, un récit qui explore sous un angle poétique poignant mais aussi dans un style réaliste dévastateur la manière dont la guerre s’insinue peu à peu dans le quotidien de ceux qui sont obligés de l’affronter à la première personne.
La relation amoureuse qui unit Olya (une intense Tania Myronyshena) et Oleh (un touchant Markus Bright), un jeune couple queer ukrainien, est bousculée non seulement par la transition de genre de l’un des deux, mais aussi par l’invasion russe. Tandis qu’ils se battent pour sauver leur couple (ils ont de plus en plus de mal à communiquer), Olya et Oleh doivent affronter un deuxième terrible obstacle : celui de la guerre. Obligés de vivre dans un moment où le temps est suspendu, fait de violence, d’incertitude et d’intolérance viscérale par rapport à tout ce qui est vu comme “différent”, Olya et Oleh se heurtent aux absurdités d’un conflit armé qui les consume de l’intérieur. Dans ce contexte de guerre, la transition de genre d’Oleh semble forcée de passer au second plan, comme si c’était un caprice et non une nécessité. Obligé de retourner, dans l’espoir de fuir en Allemagne avec sa compagne, dans le pays où il est né, un lieu marqué par une violente transphobie, Oleh doit régler ses comptes avec son passé.
I Rarely Wake Up Dreaming est un film qui parle de l’invasion russe en Ukraine, mais à travers le regard d’un couple queer qui se bat pour rester amoureux. La brutalité de la guerre, qui ne s’insinue dans le récit qu’à travers la radio et quelques terribles allusions aux atrocités perpétrées par la milice russe (en particulier au viol présumé de la sœur d’Olya, suggéré avec beaucoup de respect à travers la scène de la douche), est toujours présente de manière latente, même si elle est tragiquement réelle.
I Rarely Wake Up Dreaming explore la manière dont la violence s’infiltre, peu à peu, dans l’esprit de ceux qui sont obligés de la vivre en personne, comme une tornade qui abat tout sur son chemin. À la tendresse initiale (l’intimité d’une chambre à coucher filmée à contre-jour, par exemple) s’oppose hélas, après l’invasion, la peur et l’angoisse de deux corps noués l’un à l’autre sur un petit matelas, dans une étreinte qui semble devenir une prison. Le cinéma devient ici un geste non seulement esthétique, mais aussi politique, une arme qui redonne un peu de matière à des corps qui donnent l’impression de s’évaporer.
En plaçant côte à côte deux transformations radicales (celle d’Oleh et la guerre), le film réfléchit à la notion d’identité dans des conditions extrêmes. Au lieu d’accepter l’idée que la transidentité soit considérée par la société comme une maladie mentale (condition nécessaire pour pouvoir quitter le pays), Oleh préfère aller sur le front. En guerre non seulement contre l’envahisseur, mais aussi contre les discriminations de genre et la transphobie, Oleh se bat pour sa vie. Le regard qu’il tourne vers la caméra depuis les tranchées, à la fin du film, est un acte de rébellion et de courage qui défie jusqu’à la guerre elle-même. I Rarely Wake Up Dreaming est un film courageux, puissant et nécessaire qui redonne une dignité à ceux qui se battent pour préserver leur droit à exister, malgré la violence d’un monde qui semble les avoir oubliés.
I Rarely Wake Up Dreaming a été produit par la société allemande X Filme Creative Pool en coproduction la Westdeutscher Rundfunk (WDR). Les ventes internationales du film sont assurées par Outplay Films.
(Traduit de l'italien)
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