Critique : Rehmat
par David Katz
- Gurvinder Singh tisse ensemble trois récits solennels, mais intéressants, sur le Punjab d'aujourd'hui, en tenant compte de son histoire avant et après la Partition des Indes de 1947

Le cinéma mondial des années 1990 a proposé une pléthore de récits à “réseaux”, c’est-à-dire composés d’histoires enchevêtrées reliant un large groupe de personnages. Le nouveau film du réalisateur indien originaire du Pendjab Gurvinder Singh, Rehmat, qui a fait sa première mondiale en compétition internationale au Festival de Locarno, est un petit rappel de cette tendance, quoique son envergure dérive aussi du fait que l’auteur y réunit plusieurs nouvelles de son compatriote encensé Ajeet Cour. Les trois parties du film réfléchissent au legs encore très actuel de la Partition des Indes (et du Pendjab) de 1947, par laquelle les Sikhs et les Hindous ont été séparés de la communauté musulmane, beaucoup plus vaste, qui s’est retrouvée au Pakistan. Malgré la timidité occasionnelle de Singh et le fait qu’il soit réducteur quand il essaie de dramatiser le conflit qui couve encore, incessamment, son travail rend de manière impressionnante les tensions politiques qui affectent tout le sud de l’Asie aujourd’hui.
Le scénario de Singh est quelque peu trompeur en ce qu’il présente au début les deux histoires les plus courtes du film, mais les plus dramatiques, avant de s’engouffrer, pour y passer un certain temps, autour d’un personnage qui fait d’abord l’effet d’avoir été imaginé après coup, pour l’effet comique, mais qui va ensuite devenir le noyau émotionnel et dramatique du film. Une note d’introduction au film, fort nécessaire, mentionne le basculement du Pendjab indien dans un état de forte agitation civile pendant les années 1980 (période pendant laquelle les militants Sikhs se sont battus pour avoir leur propre État indépendant) et la résurgence occasionnelle de cette violence sectaire aujourd’hui. La première histoire nous en fournit un exemple : on y suit le militant blessé Balwinder (Harwinder Aujla), obligé de se réfugier secrètement au sein d’une famille dont le fils a été tué par le groupe de rebelles dont il fait partie. Dans le chapitre suivant, on vit les événements en adoptant le point de vue de la famille Balwinder, et en particulier leur impact sur leur fils, Harman (Jasmanpreet Singh), un garçon intelligent et sensible qui se retrouve de fait en échec à l’école. Bien que l’ensemble soit relaté patiemment et élégamment, on pourrait tout de même reprocher au réalisateur d’être trop discret sur certains des détails les plus sombres du militantisme – un peu plus d’exposition et d’images brutales, mais directes, n’auraient pas été inutiles.
Le film semble tenir à rester sur ce sentier austère, jusqu’à ce qu’un changement de tonalité survienne, comme un rai de lumière, à l’entrée en scène d’un personnage qui, au début, se qualifie coquettement de “Dieu”. C’est Rashid (Naseeruddin Shah), citoyen issu d’une famille musulmane qui a immédiatement fui après la Partition et vient de rentrer de Manchester pour renouer avec son héritage, après avoir appris qu’il avait un cancer terminal. Les histoires sont connectées par une coïncidence : à son arrivée, Rashid est accueilli dans la famille Balwinder. Là, on voit à quel point sa vie au sein de la diaspora, après son départ au Royaume-Uni, l’a rendu différent des locaux. À travers le détail attachant du haut-parleur bluetooth Marshall beige sur son bureau et son style voyant, assez bohémien, on sent bien que c’est un “enfant des années 1960” qui a profité des mutations sociales positives survenues outre-Manche. De sa base initiale chez les Balwinder, il rejoint ensuite la demeure aux allures de palais que son père, Rehmat (un terme qui signifie “compassion” en pendjabi et en arabe), a construite, et qui s’est retrouvée abandonnée pendant le déclin économique et social du Pendjab urbain.
Depuis le début des années 2020, avec des films comme All We Imagine as Light de Payal Kapadia et Joyland de Saim Sadiq, le cinéma sud-asiatique vit une sorte de renaissance. Le style de Rehmat, avec ses fascinants travellings qui explorent lentement les espaces où évoluent les personnages, paraît trop raide et sobre pour toucher les spectateurs autant que ces deux autres films, mais la manière dont il aborde les problèmes politiques du Pendjab est extrêmement adroite et offre de nouveaux angles de vue et points de comparaison avec les crises en cours dans d’autres régions concernées par des questions d’autodétermination.
Rehmat a été coproduit par Vahao Studio (Inde) et Pavo Films (France).
(Traduit de l'anglais)
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