Critique : Beachcomber
par Camillo De Marco
- Aristotelis Maragkos construit une élégie méditerranéenne sur la masculinité héritée et les rêves impossibles, en suivant un homme qui reconstruit un bateau en guise de dernier acte de revendication identitaire

Elias (Christos Passalis, connu pour Canine) a passé la quarantaine et porte, inscrite sur sa peau, une carte de tatouages de marin qui racontent des histoires qui ne sont pas les siennes. Il vit dans une petite ville côtière grecque où le temps s'est arrêté et mène une existence faite de routine et d'espérances déçues. Quand il découvre une épave russe enfouie dans le sable (une embarcation de ferraille qui fait l’effet d’un monument à la débâcle), il décide qu'elle va pouvoir lui servir de porte de sortie : qu'il va restaurer le navire, le vendre, et que sa vie va changer. C'est un projet insensé qui vire à l'obsession.
Aristotelis Maragkos a conçu Beachcomber, son deuxième long-métrage, qui a concouru à Thessalonique et se retrouve à présent en lice au Bif&st de Bari, comme une plongée dans la psychologie d’un homme écrasé par le mythe paternel. Le père d’Elias, marin, a disparu en mer des années plus tôt, ne laissant que des récits et un vide que son fils tente de combler en s’appropriant son identité. Les tatouages que ce dernier grave dans sa chair sont des citations visuelles d’une existence jamais vécue, des tentatives d’écrire sa propre histoire à travers la biographie d’autrui. Le bateau devient ainsi un objet transitionnel, entre ce qu’Elias est et ce qu’il voudrait être.
Le film s’inspire explicitement de la poésie de Nikos Kavvadias, un poète-marin grec du XXe siècle qui fit de la mer le territoire de l’exil existentiel. Maragkos traduit cet imaginaire à travers un récit fragmentaire, fait d’allusions et de silences. Son chef opérateur Giorgos Karvelas privilégie la lumière naturelle, écrasant les visages sur des arrière-plans indistincts. La côte n’apparaît pas comme un paysage de carte postale, mais une prison dominée par l'aridité et la rouille, réunissant des espaces où le temps stagne.
Autour d’Elias se forme un petit équipage de rêveurs qui comprend Tasia (Aliki Andriomenou), figure féminine qui observe son entreprise avec une lucidité fataliste, et d’autres compagnons interprétés par Stathis Kokkoris, Sotiris Belsis, Lefteris Polychronis, Eleni Karageorgis et Gioula Bountali. Tous sont des personnages consumés par le climat et par l'immobilité ambiante, qui se trouvent attirés par le projet d'Elias plus par besoin d’appartenir à un groupe que parce qu'ils croient en sa réussite. Le montage de Thodoris Armaos procède par associations émotionnelles plutôt que chronologiquement, mêlant des matières visuelles différentes pour en faire un flux qui privilégie la température psychologique devant la linéarité narrative.
L’ambition allégorique du film finit hélas par étouffer sa dimension humaine. Elias est moins un personnage qu’un condensé de symboles (le corps tatoué, le bateau impossible, l’absence du père) qui ne parvient jamais à prendre vie et reste bidimensionnel. La mise en scène de Maragkos est très maîtrisée. Il construit son récit à partir du silence et de la gestuelle minimaliste de Passalis, mais son scénario (coécrit avec Chrysoula Korovesi) ne permet pas au héros d'avoir une véritable évolution psychologique. On assiste ainsi à sa tentative de restauration du bateau comme à un rituel dont les raisons profondes restent opaques.
La structure fragmentaire fonctionne bien lorsqu’elle restitue la désarticulation intérieure du héros, mais moins quand elle devient une signature stylistique qui n'a d'autre fin qu'elle-même. Le film offre des moments d’une grande puissance visuelle (l’énorme bateau dans son immobilité métallique, l'élément très physique de l'image des corps au travail sous un soleil de plomb), mais aussi de longs passages où il semble tourner à vide et répéter sans arrêt la même note mélancolique, sans la faire évoluer.
Beachcomber est une œuvre ambitieuse qui fuit délibérément toute complaisance et s'enracine dans une tradition du cinéma grec contemporain qui fait de la dureté formelle et du pessimisme existentiel sa marque de fabrique. La manière dont le récit est mené ne convainc pas toujours, mais le film a le mérite d’aborder avec sérieux le thème de la construction de l’identité masculine à travers l’héritage paternel, et de l’échec comme seule forme possible de liberté.
Beachcomber a été produit par Plankton.
(Traduit de l'italien)
Vous avez aimé cet article ? Abonnez-vous à notre newsletter et recevez plus d'articles comme celui-ci, directement dans votre boîte mail.


















