Critique : Aurora
par Mariana Hristova
- En dépoussiérant une légende urbaine des premières années du communisme, la singulière tragicomédie de Georgi-Jackie Stoev et Nikola Boshnakov parvient à susciter le rire au cœur d’un récit objectivement sombre

Détourner la peur et la terreur pour qu'on en rie n’est pas une mince affaire, et les auteurs d’Aurora, qui a fait sa première mondiale au Festival international de Sofia, en sont parfaitement conscients. C’est peut-être pour cette raison qu’ils recourent à un mélange éclectique de genres, du burlesque et de la satire politique au mélodrame et au pur drame, afin de trouver la tonalité et le style justes pour chaque moment et chaque nuance de l’histoire d’amour qu’ils entendent raconter, sur fond de totalitarisme et de répression féroce, ce qui n’empêche pas que c'est toujours l’humour qui l’emporte. Au vu de leurs filmographies respectives jusqu’ici, il ne pouvait guère en aller autrement : Georgi-Jackie Stoev est connu en Bulgarie pour son esthétique de la dérision, qui s'est exprimée dans ses longs-métrages comme dans ses miniséries télévisées, et Nikola Boshnakov, féru d'expérimentations ludiques, pratique la docu-comédie légère, y compris sur des thèmes environnementaux austères (cf. Silence Is Golden, 2006). Le duo s'est formé pour brosser, sans y injecter aucune idéologie, le portrait d’un artiste et de sa carrière s'étalant sur deux régimes politiques : My Uncle Luben, qui adoptait lui aussi un ton narquois.
Dans Aurora, ils s’amusent hardiment non seulement avec leur propre histoire nationale, ridiculisant les monstres totalitaires, mais aussi avec un objet emblématique à l’échelle mondiale : le croiseur Aurora, grand symbole de la Révolution d’Octobre, ici réduit à un simple artifice – une manière astucieuse de discréditer les fantômes du passé en en faisant des motifs comiques.
Dans cette optique, le côté piquant de la légende urbaine rivalise d’égal à égal avec la manière caricaturale dont sont dépeints les personnages (principaux et secondaires) du film. Ces deux strates se disputent l’attention du public, au milieu d’une profusion d’autres détails. L’intrigue est relativement simple, quoique présentée de manière un peu alambiquée : dans les années qui ont immédiatement suivi l’avènement du "pouvoir populaire" en Bulgarie, la belle Maria (Konstantina Georgieva), fille d’un bourgeois exilé et politiquement peu fiable dont l’appartement a été nationalisé puis accaparé par un colonel lubrique (Hristo Garbov), est forcée de se prostituer pour survivre. Parallèlement, elle est l’objet du désir d’une célèbre sculptrice lesbienne (Koyna Ruseva), d’un jeune journaliste italien idéaliste prénommé Marcello (Brenno Placido), envoyé par le Parti communiste de son pays pour observer directement les "progrès" du régime, et du colonel en question, un type libidineux qu’elle ne peut s’empêcher de gifler tant son arrogance l’exaspère, ce qui va lui valoir d’être envoyée en camp de travail. Le sacrifice drastique que fait la sculptrice pour que Maria soit libérée constitue le point culminant tragicomique du film, qui se replie ensuite sur le cliché romantique qui veut que l’amour triomphe de tout.
La galerie de personnages hauts en couleur, à la Wes Anderson, qui accompagne l’action (du groom burlesque au serviteur renfrogné du colonel, en passant par Stoev lui-même lors d’une réunion de la nomenklatura, ainsi que par Franco Nero en banquier ruiné devenu voyant) donne sa texture au film et brosse un tableau humoristique d’une époque absurde, ballottée entre des idéologies contradictoires. Dans ce contexte, l’idylle un peu mièvre et beaucoup trop soudaine entre Maria et Marcello n’apparaît que comme un simple rouage dans le dispositif d’ironie détachée du film, un défaut en partie compensé par le portrait sobre de la sculptrice : à une époque où les personnes homosexuelles étaient emprisonnées si elles étaient découvertes, elle est dépeinte, indépendamment de sa sexualité, comme une autorité artistique pleinement consciente du pouvoir qui accompagne ce statut. Cette figure illustre bien le refus d'Aurora d’étiqueter ses personnages comme des victimes du régime, une démarche qui n'est peut-être possible que grâce à la distance que permet le passage du temps, mais il n'en reste pas moins que ce film représente un virage rafraîchissant pour le cinéma bulgare et, plus largement, le cinéma post-totalitaire.
Aurora a été produit par la société bulgare Ars Digital, en coproduction avec l’italienne Bielle Re.
(Traduit de l'anglais)
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