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LOCARNO 2026 Cinéastes du présent

Critique : At Night

par 

- Le premier long de Beatrice Gibson prend la forme d'une ronde de nuit atmosphérique à travers Paris qui s'intéresse aux vies d'un vaste éventail de femmes

Critique : At Night
Diocouda Diaoune dans At Night

Dans son premier long-métrage, At Night, l’artiste et cinéaste Beatrice Gibson met au second plan son propre point de vue et son vécu pour élargir le champ et intégrer les perspectives d’autres personnes. Sur les plans d’ouverture du film, où apparaît, tranquille et serein, un tunnel du métro parisien, on entend en voix off des vers de la poétesse américaine Alice Notley, enregistrés spécifiquement pour ce projet – “Je suis un ton de voix. Chaleureux, changeant, à l’arrêt, mouvant, incluant, affirmatif, exultant, incluant, transformateur et incluant” –, qui font figure de véritable manifeste annonçant le travail qui va suivre. Quant aux nombreux participants au film qu’on voit à l’écran, la majorité dans leur propre rôle, les dialogues ont été tirés directement de leur vie puis retravaillés – et le film ayant valu à Gibson le Prix du/de la meilleur(e) réalisateur/trice émergent(e) de la section Cinéastes du présent du Festival de Locarno, où il vient de faire sa première mondiale, on mesure déjà avec quelle fluidité Gibson a fondu toutes ces voix divergentes ensemble, sa signature en tant qu’artiste (déjà identifiable dans le court-métrage qui a précédé ce long) se laissant notamment entrevoir dans le discernement et le regard attentif avec lequel elle présente sa sélection de voix et de textes où s’exprime un féminisme radical.

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At Night est un film notablement choral qui compose un cadre aux contours flous à l’intérieur duquel il observe dans son quotidien urbain Paris au crépuscule, avant de proposer plusieurs vignettes et quelques petites histoires incomplètes sur certains personnages, dans ses scènes plus dramaturgiques. Gibson elle-même a un rôle important à l’écran : celui de “B.”, qu’on voit en train de faire du repérage et des recherches pour un projet de film, probablement celui auquel on est en train d’assister – un geste qui traduit son hésitation en termes de production par rapport au film qu’elle prépare, et suggère discrètement que même si At Night est techniquement “achevé”, sa réflexion à elle, sinueuse mais rigoureuse, ne le sera jamais. Il y a un autre personnage principal nommé Didi (Diocouda Diaoune), une amie que B. a plus ou moins perdue de vue, mais avec laquelle elle cherche à se réconcilier. Il s’agit une mère célibataire noire qui vit en HLM dans la banlieue de Paris et s’occupait à un moment de la fille de B., mais la disparité entre leurs situations sociales a généré des dissensions dans leur relation que B. voudrait réparer, un objectif dont les fondements féministes implicites trouvent des échos tout au long de son projet de film.

Dans At Night, dont l’image a été confiée au réalisateur expérimental Ben Rivers, et où il propose des textures évocatrices dans un 16 mm tourné à la lueur de la Lune, on aperçoit aussi un long débat, à une table dans un bar, entre plusieurs personnages sans liens entre eux qui sortent tout juste d’une lecture de poésies dans une librairie. Le dialogue précis qui s’ensuit manque un peu de naturel dans la manière dont il maintient l’équilibre entre les différents arguments présentés et dans son éloquence soignée, mais on est néanmoins happé, tandis qu’on regarde ces gens formuler un éventail inhabituellement vaste de points de vue sur la sexualité et l’identité de genre des femmes, ainsi que sur la maternité ou encore les structures familiales conventionnelles. La musique est une autre composante auditive capitale parmi ces “voix” qui sont partout, de la musique électroacoustique d’Elvin Brandhi, soyeuse comme un chuchotement, aux performances de cabaret de l’artiste Adam Christensen, qui font l’effet d’une variante gender-flexible des chansons à trémolos de Scott Walker dernière période.

Bien que le film réponde bien à l’appel de Notley en livrant une parole “exultante, incluante”, et ne cesse de tester les limites de plusieurs positionnements féministes rigoureusement argumentés, ce travail de Gibson chancelle hélas légèrement dans son effort d’arriver à une vision commune de la féminité, avec son petit abrégé de points de discussion intersectionnels. Ceci étant dit, elle propose tout de même un portail visuel métaphorique qui permet de sortir de cela, à travers ce tunnel du métropolitain endormi qui est comme une invitation à entrer dans notre inconscient et à continuer ce travail difficile, mais gratifiant, consistant à interroger l’utopie féministe.

At Night est une coproduction entre le Royaume-Uni et la France qui a réuni les sociétés Somesuch, Norte Productions et BBC Film.

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(Traduit de l'anglais)

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