Critique : La Moula
par Fabien Lemercier
- VENISE 2026 : Avec son premier long de fiction, Jérôme Pierrat délivre un vrai-faux documentaire astucieux, très drôle et bien informé sur les coulisses criminelles du trafic de drogue

"J’allume la caméra – Qu’est-ce que tu fous ? – Je filme". Nous sommes sur le port de Marseille et un journaliste se fait expliquer par un trafiquant comment va se dérouler le lundi suivant, avec la complicité des dockers, la récupération d’un container de trois tonnes de cocaïne envoyées depuis la Colombie où un complice est retenu en otage comme garant jusqu’à la bonne conclusion de l’opération ("déconnez pas ou je suis mort"). Bienvenu dans La Moula (terme d’argot américain signifiant l’argent), le cocasse premier long métrage de Jérôme Pierrat, dévoilé dans la section Orizzonti de la 83e Mostra de Venise.
Documentariste bien identifié en France comme spécialiste des immersions dans le monde criminel, le néo-cinéaste a décidé de transposer son expérience affutée du milieu des voyous en une sorte de comédie décalée tissée sur le fil d’un "mockumentaire" souvent hilarant axé sur la frontière mouvante de l’éthique de ce genre de journalisme.
"Ne pas participer aux affaires, ne pas parler aux condés des voyous ni aux voyous des condés, ne pas filmer d’atteinte aux personnes". Le journaliste Jérôme (incarné par le réalisateur lui-même), introduit dans les coulisses de l’opération par le boss Charlie (Jean Ruimi) qui a confiance en lui, va pourtant être contraint de se mouiller quand des policiers des Stups sont aperçus en planque dans le secteur. Avec une épée de Damoclès au-dessus de sa tête (que les trafiquants pensent qu’il a rencardé la police), il continue à filmer le plus possible. Mais tout va aller de mal en pis…
Porté par un casting de "gueules" et de personnalités exubérantes plus vraies que nature (toutes issues et très familières du vrai monde criminel) incluant le méfiant Mawdoo (Jean-Michel Correia), le logisticien Titus (Patrice Kouyoumdjian), Coluche (Thierry Coignard) qui est en charge de la distribution ultérieure du produit, et le jeune et impulsif De Niro (Kader Benchouda), le film plonge le spectateur au cœur des détails techniques du trafic (faire sauter discrètement les scellés des douanes sur le container de cocaïne et exfiltrer la marchandise, placer des caméras de surveillance dans la chambre d’hôtel des policiers, intercepter leurs communications téléphoniques et les suivre avec des balises GPS, etc.) et de l’ambiance paranoïaque qui règne ("en cas de doute, il n’y a pas de doute") et peut vite dégénérer en violent règlements de compte au sein d’une équipe en attente collective (on cuisine, on raconte des anecdote, on rigole, on s’engueule, on adapte la stratégie, etc.) dans la même petite maison. Autant de moments captés par le journaliste-cadreur ("je ne suis pas flouté ! – C’est après") dans un filmage restitué à merveille comme sur le vif, avec ses cahots, ses interruptions, ses interviews, ses scènes de vie et ses bilans provisoires du réalisateur (de plus en plus angoissé) face caméra.
L’ensemble, qui se révèle très astucieux, fondé sur des péripéties simples mais précises et très drôles, livre une image des "gangsters" inédite au cinéma, mais un final glaçant rappelle néanmoins brutalement que tout cela n’est pas une plaisanterie.
La Moula a été produit par Iconoclast Films (qui gère aussi les ventes internationales) avec Shotinmars et Fatalitas Productions.
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