Critique : Les Filles d'Abraham
par Fabien Lemercier
- Hanaël El Yousfi signe un premier long métrage féministe, audacieux et vibrant sur l’émancipation et sur les frontières trompeuses et sclérosées du communautarisme

"Comme le dit Aristote, notre bonheur dépend de nous seuls. C’est une responsabilité, une forme de liberté, devenir ce qu’on est, même dans la tempête." Ce cours de licence à l’université suivie par la protagoniste du premier long de Hanaël El Yousfi, Les filles d'Abraham projeté dans la section Discovery du 51e Festival de Toronto, résume assez bien le sujet d’un film qui n’a cependant absolument rien d’un traité de philosophie (car ce n’est pas Aristote qui paye le loyer). En effet, c’est dans un réalisme farouchement énergique, dans le sillage de jeunes femmes totalement ancrées dans notre époque et au cœur des bouillantes problématiques contemporaines de la division de communautés ayant bien davantage de points communs qu’on ne pourrait le penser, que la jeune cinéaste française d’origine marocaine s’est engouffrée impétueusement, signant des débuts prometteurs lui ayant déjà valu un prix du public et une mention spéciale pour ses actrices au Festival du Film Francophone d'Angoulême.
"Juifs, musulmans, pour nous, ça n’a jamais été une question, nous sommes au-delà des religions". Ce discours d’amitié lancé au cours du mariage marseillais du frère de Myriam Achour (Mélissa Guers) résonne parfaitement avec l’existence de la jeune étudiante en philosophie, très liée avec Eva Benkemoun (Ava Baya) dont elle a même aimé le frère (une liaison qui a mal fini) deux années auparavant. Mais cette abolition des frontières entre deux groupes partageant le même sens de la famille et de la fête, les mêmes goûts culinaires et les mêmes origines du sud du bassin méditerranéen, a des limites auxquelles Myriam se retrouve confrontée d’abord par hasard à cause son prénom transcommunautaire qui lui ouvre toutes les portes, puis plus violemment quand des images volées (une sextape d’elle) ressurgit…
S’attaquant par le versant de la vie privée et du féminisme à un sujet extrêmement délicat, sans habilement jamais laisser s’immiscer les soubresauts géopolitiques actuels enflammant les esprits, le film progresse rapidement avec un dynamisme parfaitement raccord (une percutante scène d’ouverture, des séquences dans le style Kechiche qui laissent vivre les personnages, une captation très vivante de l’ambiance populaire de la cité phocéenne) avec sa description d’une jeunesse tumultueuse prise dans les carcans du passé, d’un patriarcat ("tu ne vois pas comment tu danses depuis tout à l’heure ?") intégré par des mères soucieuses avant tout de la cohésion des familles, et d’un communautarisme ("avant il sortait avec une pute, pas une fille de chez nous") prêt à tout pour sauver les apparences. Une plongée bouillonnante dans le réel et ses désordres porté par d’excellentes jeunes comédiennes (Gabrielle Cohen complétant le trio) et qui révèle une réalisatrice (certes encore perfectible) dotée d’un sens inné et prometteur du rythme, de l’espace et du mouvement.
Les filles d'Abraham a été produit par CG Cinéma et coproduit par France 2 Cinéma. Les Films du Losange pilote les ventes internationales (et la sortie en France le 30 décembre).
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