SAN SEBASTIAN 2026 Compétition
Critique : Krux
par Olivia Popp
- Dans son premier long, Tony Vahl crée un grisant sentiment de terreur silencieuse autour de l'histoire d'un village poussé par ses leaders au suicide collectif, à la fin de la Seconde Guerre mondiale

“Une abeille qui n’a pas assez de force pour servir choisit la mort”, dit un instituteur. “C’est la seule chose à faire”, répond une jeune mère. “Pour la patrie”, ajoute le maire de la ville. Ce genre de propos, répétés encore et encore, nous rappellent constamment la noirceur de l’asservissement socialement accepté qui transpire de chaque pore, de chaque fissure dans les meubles de la petite ville du nord-est de l’Allemagne que décrit le premier long-métrage de Tony Vahl, Krux, qui a fait sa première mondiale dans la section Discovery de Toronto et concourt à présent pour le Coquillage d’or de San Sebastian. Le film nous immerge dans cette communauté alors qu’elle est aux abois, pendant les tout derniers jours de la Seconde Guerre mondiale, juste avant la capitulation de l’Allemagne. L’histoire s’inspire de témoignages et d’études sur la vague des suicides collectifs qui a balayé le pays à cette époque.
Jella Haase incarne ici la stoïque Greta, veuve de soldat, qui contribue à la vie de la communauté en assumant une grosse partie du travail manuel, comme beaucoup de femmes pendant la guerre. Elle devient notre porte d’entrée dans cet univers fortement genré, sans être pour autant le seul personnage principal du film : Anni (Frida-Lovisa Hamann), une amie de Greta, mère de plusieurs jeunes enfants, ainsi qu’un groupe d’écoliers (Marlene Franzone, Hugo Goers, Hans-Uwe Bauer et Phileas Heyblom) nous donnent un aperçu des réalités qui coexistent dans ce village, un environnement soigneusement cultivé de gens qui marchent à la baguette, où obéir aux ordres n’est jamais une décision difficile à prendre.
Le maire, Walter (Lukas Miko), le maître d’école, Fritz (Clemens Schick), et le pasteur local, Albert (Martin Wuttke), se démarquent vite comme des piliers de la structure patriarcale de cette communauté. Quand ils reçoivent l’ordre de ne laisser aucun villageois vivant que l’Armée rouge pourrait retrouver après la défaite, leurs points de vue divergents vont générer la tension qui est le moteur du film. En effet, contrairement au maire qui est résolu à accomplir son devoir, l’instituteur hésite, et le pasteur s’y oppose. L’ombre persistante de la complicité demeure tandis que le village est maintenu dans un état d’ignorance et d’obéissance, alors même qu’à la radio, Thomas Mann adresse au peuple allemand des discours antifascistes (à présent bien connus, grâce à Fatherland de Paweł Pawlikowski).
L’histoire se déploie de manière fragmentaire, car les villageois n’obtiennent, au compte-gouttes, que des minuscules fractions de réalité pour informer leur vérité – alors que pendant ce temps-là, les corps qui échouent en bord de rivière sont discrètement cachés dans le gymnase de l’école. Le monde richement habité de Krux nous livre des révélations silencieuses, des motifs animaliers et d’affreuses découvertes guidées par la caméra du chef opérateur Piotr Sobociński Jr., qui suit souvent tel ou tel personnage jusqu’à ce que quelque chose de terrifiant soit dévoilé.
La scénariste et réalisatrice Tony Vahl fait preuve d’une compréhension impressionnante de ce qui fait l’atmosphère d’un film, sans donner l’impression de forcer quoi que ce soit. La mise en scène est troublante mais jamais glauque, pénétrante mais jamais repoussante. Quant au village, qui est toujours sous un ciel couvert de jour, il n’est plus éclairé, la nuit, que par la lueur orangée des chandelles. Un bourdonnement qui évoque presque le son d’une alerte aérienne (le film n’a pas de bande originale au sens classique du terme, mais il comporte des musiques composées par Lorenz Dangel, complétées par le travail de conception sonore de Lorenz Dangel) augure déjà ce qui va suivre.
La grande réussite du film, c’est que Vahl arrive à trouver le juste équilibre entre la formulation d’un commentaire et le développement d’une réflexion où elle refuse de tout rejeter sur la propagande interne juste pour être politique. Au lieu de ça, Krux devient une rumination sur les dangers de la “morale” intrinsèque aux cultures à travers une étude de cas fondée sur un environnement si étroitement contrôlé que ce qui devrait être un choix fait l’effet d’un magnifique devoir. Ceci étant dit, il ne s’agit pas non plus d’être naïf : ce film ne pourrait pas être plus pertinent par rapport à ce qu’on vit aujourd’hui. Ces paroles du maire sont peut-être ce qui résume le mieux la terrible situation de ce village : “Les pilules de cyanure sentent le gâteau, le délicieux poison de l’amande amère”.
Krux a été produit par CALA Filmproduktion GmbH (Allemagne) et Extreme Emotions (Pologne) en coproduction avec CALA Film Central GmbH & Co KG et Kineo Film GmbH. Les ventes internationales du film sont assurées par Global Constellation.
(Traduit de l'anglais)
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