SAN SEBASTIÁN 2026 Compétition
Critique : What Remains
par Fabien Lemercier
- Yeşim Ustaoğlu met en scène un film à la fois profond et prosaïque, réaliste et poétique, sous la forme d’un road movie et d’un portrait de femme en quête de liberté réparatrice

"Quel vent t’a portée dans ces terres arides ?" C’est dans le sillage d’une poétesse trentenaire en crise, décidant de rompre brutalement avec son existence de compagne et de mère pour prendre la route sans destination, que nous embarque le nouveau et très beau film de Yeşim Ustaoğlu, What Remains, dévoilé en compétition au 74e Festival de San Sebastián (où la cinéaste turque avait triomphé en 2008 avec La Boîte de Pandore). Un voyage en solitaire extrayant la protagoniste d’un cocon urbain étouffant et qui a aussi des répercussions sur le reste de sa petite famille, dans un double point de vue empreint de gravité et tissé avec une grande maîtrise par une réalisatrice très à l’aise dans la captation sensorielle et tranchante des atmosphères, des paysages, des gestes et des visages.
"Je suis prise au piège ici (…) Je ne peux pas faire la paix avec cet endroit (…) Je suis brisée." La poétesse Elif (Öykü Karayel) ne réussit plus à cacher le poids qui la ronge : sa vie à Istanbul avec Mehmet (Metin Akdülger) et leur fils de six ans Selim (Ali Kayra Kul) lui est devenue insupportable. S’exiler à Berlin comme le propose son mari ? "Mon problème, c’est la ville et les villes sont les mêmes partout." En pleine dépression, écartelée entre son douloureux ressenti intérieur et un puissant amour maternel entremêlé à des sentiments incertains pour Mehmet (musicien et enseignant en musicologie inspiré par Murray Schafer et John Cage) qui se sont englués dans un quotidien conjugal économiquement précaire, Elif est au bord de la rupture. Alors, elle part et prend la route au hasard, tandis que Mehmet est appelé au chevet de son père mourant à Trabzon et y emmène Selim…
Semant habilement des indices et trois rencontres suggestives de femmes au gré des pérégrinations d’Elif qui se dirigera finalement vers le petit village enneigé d’Avcilar (dans l’est montagneux du pays), le scénario éclaire progressivement les trois cercles du récit : la trajectoire intime et empathique de reconnexion avec elle-même de la protagoniste (embellie par les magnifiques poèmes de Birhan Keskin), la réconciliation de Mehmet avec les secrets karmiques de son passé, et la photographie parcellaire à l’arrière-plan d’une Turquie provinciale en proie à une existence âpre. Une toile de résonances subtiles (électrisée par d’intenses face-à-face) pour un film audacieux sous son apparence classique, plein de vie (d’excellents dialogues) et bienveillant, qui sait créer ses propres mélodie, rythme et texture, filmant à merveille la puissance immuable de la nature ("la désolation et le silence, le calme et ce qui en reste") et les soubresauts de la nature humaine. Comme le souligne l’un des poèmes, "le monde entier apparait dans mes plus petites particules", et avec cette bifurcation de la vie d’une femme, Yeşim Ustaoğlu l’illustre à la perfection.
What Remains a été produit par la société turque Ustaoglu Film avec la société française Cité Films, la société luxembourgeoise Tarantula et la société bulgare RFF International, et coproduit par MUBI, Pak Ventures et Yuvision. The Mach Factory pilote les ventes internationales.
Vous avez aimé cet article ? Abonnez-vous à notre newsletter et recevez plus d'articles comme celui-ci, directement dans votre boîte mail.


















