Critique : L’Estive
par Aurore Engelen
- Lisa Debauche et Naël Khleifi dressent le portrait d'une jeune femme, déchirée par l'exil, qui tente de se reconstruire loin des hommes en devenant gardienne de brebis dans les Alpes

Dévoilé l’été dernier à Locarno dans la Compétition Cinéastes du présent, où le film a valu le Prix d’interprétation à la comédienne franco-libanaise Manal Issa, L’Estive du duo Lisa Debauche - Naël Khleifi est présenté en première belge au Festival International du Film Francophone de Namur en Compétition 1ère oeuvre.
On y suit Hana (Manal Issa donc), apprentie bergère, qui mène une vie solitaire dans les Alpes, loin des hommes, du côté de Gap. On la suit elle, minuscule dans le paysage, on suit les bêtes et leur mouvement synchronisé et presque hypnotique, comme si elles faisaient corps avec la montagne. Hana s'est isolée, écrasée par le poids de l’exil et le manque de son pays, le Liban, et de ses proches, qu’elle a quittés dans l'enfance, fuyant la guerre la guerre détruit la région depuis des décennies. Elle s'oublie dans l'apprentissage de ce métier dur, répétitif et exigeant, où le corps est éprouvé par les conditions de travail. Elle est en formation, et tout le temps questionnée, sur sa compétence, sur ses choix. Seule parmi les brebis, l'oeil toujours aux aguets, elle aperçoit des signes troublants, comme si la montagne en secret était habitée, jusqu'à voir les silhouettes furtives de trois jeunes hommes, qui plutôt que d'amener le danger, semblent le fuir. Rejointe par Lisa, qui vient l’aider pour le soin des bêtes, elle va peu à peu nouer de nouveaux liens, et ce faisant, déplier des pans secrets de son histoire personnelle, qui mêle l'horreur de la guerre et l'amour de la terre natale, invivable mais désespérément regrettée.
Dans son précédent film, le documentaire Alpes, sorti en 2021, Naël Khleifi suivait des hommes et des femmes qui apportent dans l'illégalité leur aide et leur secours aux migrants qui traversent la frontière entre l'Italie et la France. Dans L'Estive, écrit et réalisé avec Lisa Debauche, il revisite cette frontière, et la question de l'exil, du secours, de l'humanité de certains face à l'inhumanité du système. Filmant au plus près le métier, mais aussi la montagne et la fusion fascinante entre l'animal et le minéral, dans un geste de cinéma qui allie l'aspiration à la fiction pour incarner les récits et le souci documentaire de faire ressentir un espace-temps, les cinéastes offrent à la comédienne franco-libanaise Manal Issa un rôle qu'elle habite tour à tour avec ferveur et mystère, nous faisant ressentir au-delà des mots la douleur de l'exil, l'épaisseur de la solitude, mais aussi la beauté, au milieu du chaos, d'entrer en relation sincère avec d'autres humains. Un film bref mais percutant, qui porte un autre regard sur des histoires de migrations déjà au coeur de notre société contemporaine, et appelées à le devenir toujours plus.
L’Estive est produit par Michigan Films (Belgique), avec le soutien de l’aide aux productions légères du Centre du Cinéma et de l’audiovisuel de la Fédération Wallonie Bruxelles, et coproduit par Les Films de l’oeil sauvage en France et Sourat Films en Belgique.
Vous avez aimé cet article ? Abonnez-vous à notre newsletter et recevez plus d'articles comme celui-ci, directement dans votre boîte mail.
















