Critique : Voyage au pays des blancs
par Fabien Lemercier
- Ancré dans le sillage d’un jeune Ghanéen ralliant Barcelone, le premier long métrage de Dani Sancho retrace une épopée migratoire emblématique, entre ombres et lumières, drames et espérances

"J’ai vu un avion dans le ciel et je me suis dit : pourquoi vous avez toutes ces choses ? Je veux savoir comment vous les fabriquez." L’odyssée des parcours migratoires clandestins et les difficultés de l’intégration dans des sociétés occidentales sous tension sont un réservoir de sujets en apparence inépuisable pour le cinéma contemporain (on peut citer par exemple Hope et L’histoire de Souleymane de Boris Lojkine ou Moi, capitaine de Matteo Garrone) et l’actualité récente à Ceuta montre à quel point la question est politiquement potentiellement inflammable. C’est sur ce territoire filmique que s’est lancé avec beaucoup d’ambition l’Espagnol Dani Sancho avec son premier long métrage, Voyage au pays des blancs, sorti en juin dernier dans les salles de son pays et présenté en compétition et en première internationale au 13e Festival International du Film de Saint-Jean-de-Luz.
"j’ai pris ma décision, je pars au pays de l’homme blanc." Adaptée par Guillem Clua d’un livre autobiographie du militant pour les droits humains Ousman Umar, l’épopée démarre dans un petit village ghanéen où le protagoniste de l’histoire, nouveau-né, échappe d’extrême justesse ("le premier miracle de ma vie") à une noyade rituelle (la tradition locale aurait voulu qu’il accompagne dans la mort sa mère décédée lors de l’accouchement). Une destinée sortant de l’ordinaire s‘amorce puisque, devenu adolescent dans les années 90 et aiguillonné par une très grande curiosité ("je veux apprendre, comprendre leur monde"), Ousman décide de quitter sa famille et un village où il fait bon vivre pour prendre la route de l’Europe. Cinq ans plus tard, il échoue sur une plage de Fuerteventura et après un séjour au Centre d’Internement des étrangers ("ils vont te poser beaucoup de questions, une seule mauvaise réponse et tu seras renvoyé au pays"), son statut de mineur non accompagné lui ouvre les portes de ce qu’il pense être le paradis ("un billet de train pour Barcelone, une banane et un sandwich : c’étaient mes bagages pour commencer une nouvelle vie"). Mais son optimisme sera mis à l’épreuve et surtout, il tait les péripéties du long voyage lui ayant permis de rallier l’Europe...
21 333 km, huit pays traversés (Ghana, Niger, Libye, Algérie, Mali, Maroc, Mauritanie, Espagne), un jeune analphabète ayant accompli tout le cursus scolaire espagnol en six ans et qui finira par témoigner à l’ONU en 2022 après avoir développé l’ONG NASCO Feeling Minds (qui soutient l’éducation en Afrique) : la trajectoire exceptionnelle de Ousman Umar recelait tous les ingrédients d’un film d’une grande amplitude. Bâti sur un astucieux scénario en trois parties, le long métrage s’appuie sur des interprètes charismatiques (le jeune Benjamin Kakraba, l’Espagnole Emma Vilarasau dans le rôle d’une ange-gardienne providentielle) pour raconter l’histoire d’une migration emblématique, sans jamais masquer le prix à payer pour réaliser ses rêves, mais en faisant attention à ne pas brutaliser visuellement les sentiments des spectateurs. Une volonté de préserver un cachet "mainstream" qui est à la fois l’atout (l’accès à un public plus large) et le désavantage (une simplicité bienveillante) d’un film qui expose la vérité dans une version " soft" qui n’en est pas moins touchante.
Voyage au pays des blancs a été produit par Mundo Cero Crea, Arcadia Motion Pictures et Atresmedia Cine avec Mundo Cero AIE, A Contracorriente Films et la société française Noodles Production. Latido Films pilote les ventes internationales.
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