Critique : Jean
par Aurore Engelen
- Avec son premier long documentaire, qui fait le pari de l’introspection, Jolke Van Aerde dresse le portrait saisissant d’un jeune garçon piégé par le système scolaire

"Il fut un temps où j’étais bête, pas dans mon cerveau, mais dans mes choix." Ce constat dressé par Jean, jeune adolescent anversois, en dit long sur sa lucidité, qui transpercera tout au long du portrait que lui consacre la jeune cinéaste flamande Jolke Van Aerde dans son documentaire éponyme, Jean, sélectionné en compétition et en avant-première mondiale dans le cadre de la 53e édition du Film Fest Gent, fait rare pour un premier film, d’autant plus documentaire. Le film a d’ailleurs décroché une mention spéciale du Jury officiel, qui a apprécié la façon "intuitive" et "non-linéaire" dont se déploie le portrait de ce jeune garçon, saisi entre ses 7 et ses 15 ans, et qui le suit dans son rapport à l’institution scolaire qui semble le contraindre plus que l’émanciper.
Au cours de sa pourtant brève existence, Jean a connu d’innombrables écoles. Alors qu’il a une douzaine d’années et qu’il témoigne face à la caméra de la réalisatrice, il en dénombre déjà six, un établissement Steiner d’abord, un internat, un institut d’enseignement spécialisé pour enfants à besoin spécifique, où on le retrouve quelques années plus tard. Mais cet établissement dispense une formation professionnalisante qui ne répond pas aux désirs de Jean, très affirmés malgré son errance éducative. Jean sait ce qu’il veut, "faire un boulot qu’il adore", et surtout ce qu’il ne veut pas, "un boulot qui le rendrait dépressif". Jean ne supporte plus cette case dans laquelle on l’a épinglé, et veut tout mettre en place pour en sortir. Il est conscient de ses échecs passés, conscients aussi que le chemin sera ardu, qu’il demandera du travail, de l’abnégation, et des sacrifices. Ce sont ces quelques mois qui, espère Jean, le séparent de réintégrer un parcours scolaire plus classique, qui forment l’ossature du récit, même si l’on arpente de temps à autres les chemins de traverse de son passé, le temps de ses 12 ans, déjà évoqué, mais aussi un âge plus jeune, muet, où l’on observe un petit garçon, celui d’avant les mauvais choix, imagine-t-on.
La force du portrait esquissé sur ce temps non seulement long, mais aussi lâche, qui saute d’une époque à l’autre, repose dans la proximité que la cinéaste entretient avec son sujet. Elle le filme au plus près, ne le lâche que pour laisser respirer quelques instants le récit, le temps d’un plan d’arbre qui plie dans le vent, ou d’un focus sur l’un des camarades de classe de Jean, mais toujours le retrouve, faisant la part belle à son discours, étonnamment lucide et déterminé, mais aussi à ses silences, à des moments d’introspection partagés, donnant l’impression que l’on entend Jean aussi bien quand il parle à voix haute que quand il parle dans sa tête. Focalisé sur ce parcours scolaire en dents de scie, le récit s’échappe subrepticement sur une autre voie, quand surgit l’intrigant rapport de Jean à la foi, lui qui n’a pas été élevé dans la religion, mais qui s’y tourne pour y trouver accueil et protection, jusqu’à un dernier mouvement qui nous extrait de la réalité claustrophobe de sa scolarité à Anvers pour s’ouvrir à l’air du large d’une île grecque.
Jean est produit par Accattone Films, en coproduction avec Canvas. Le film sera distribué en Belgique le 3 février prochain par Avila.
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