CANNES 2026 Quinzaine des Cinéastes
Julien Rejl • Délégué général, Quinzaine des Cinéastes
"J'ai toujours envie de déjouer les pronostics"
par Fabien Lemercier
- Le délégué général de la Quinzaine des Cinéastes évoque sa sélection 2026, sa ligne éditoriale et sa perception de la concurrence

Après la révélation du programme la 58e Quinzaine des Cinéastes (du 13 au 23 mai dans le cadre du 79e Festival de Cannes – lire l’article), rencontre à Paris avec le délégué général Julien Rejl.
Cineuropa : Vous avez placé votre sélection 2026 sous le signe de l'éclectisme. Qu'est-ce qui a guidé vos choix ?
Julien Rejl : J'étais déjà très satisfait de l'édition 2025 car elle faisait preuve d’un grand écart entre les registres de films, entre les types de publics auxquels elle s'adressait : être dans un cinéma d'auteur très pointu comme dans un cinéma un peu plus grand public, tout en ne sacrifiant rien à la mise en scène. Cela allait davantage vers cet équilibre que je recherchais. Donc, il y avait l’intention de poursuivre et de confirmer cette direction, mais l’envie aussi de transformer l'essai sur le documentaire et l'animation. Car je ne fais pas de différence entre les types de langages cinématographiques et je trouvais qu'on n'arrivait pas encore à inclure cette grande diversité de la création qui m'intéresse. Donc cette idée de faire un grand écart entre de la pure découverte, de l'indépendance, des cinéastes confirmés ou en maturation, et une pluralité de propositions allant de l’oeuvre de recherche aux films plus porteurs, nous a guidés pendant la prospection et la sélection.
Trois films d’animation et trois documentaires, c’est quasiment un tiers des longs métrages au programme.
Je ne mets pas de limites. J’étais ressorti de l'année dernière avec une frustration de ne pas avoir réussi à accomplir ce que je m'étais proposé sur ce versant-là. Pour l'animation, c'est aussi parce qu'il y a peu de propositions, proportionnellement au reste. Et pour les documentaires, Cannes n'étant pas spécialement identifié comme un festival en accueillant beaucoup, nous avions du mal à recevoir suffisamment en amont des films qui peuvent plus facilement partir à Berlin, à Sundance, à l’IDFA ou ailleurs. Donc, c'est vraiment un travail de conviction et de terrain qui a fini par payer. Mais ces trois animations et ces trois documentaires au programme, je les considère en tant que films. Et je parie que We Are Aliens de Kohei Kadowaki, Carmen, l’oiseau rebelle (Viva Carmen) de Sébastien Laudenbach et Le Vertige de Quentin Dupieux seront traités chacun de manière très différente, comme des films d'auteur et pas de langage animé. Et c’est pareil pour les documentaires : aucun n’a la même approche. L’un fait parler des témoins pour raconter une histoire, l’autre un peu plus embarqué enregistre la réalité qui passe, et Gabin de Maxence Voiseux se focalise sur un personnage et le regarde grandir.
Une animation de Quentin Dupieux et un documentaire d'Alain Cavalier, ce sont des opportunités qui n'arrivent pas non plus tous les ans.
Ils n’étaient sur les radars de personne. Mais quand on nous les proposés, je ne me suis absolument pas dit qu’il fallait les prendre pour les noms de leurs réalisateurs. L’an dernier, par exemple, Quentin nous avait proposé un film qui n'avait pas été sélectionné. Mais par leur singularité, leur côté complètement à part qui ne correspond à aucune case, Le Vertige et Merci d’être venu auront plus de résonance à la Quinzaine que dans une sélection ailleurs où ils seraient peut-être perdus dans la masse. C’est aussi une joie magnifique de pouvoir recevoir Alain Cavalier à Cannes pour son dernier film.
Avec également Radu Jude, Lisandro Alonso, Kantemir Balagov et Clio Barnard, votre sélection ne manque pas de cinéastes très identifiés.
On ne dit pas assez qu'il y a une part d'aléatoire dans la constitution d'une sélection, surtout quand on est une sélection parallèle car on ne sait jamais à quel film on va avoir véritablement accès. Et la concurrence est intense ! Donc, on essaye d'avancer ses pions tout doucement. Quand un film nous emballe, on le prend ou on attend de voir autre chose, au risque de le perdre ? La sélection, c'est aussi cela. Donc, rétrospectivement, on peut dire qu’il y a Radu Jude, Lisandro Alonso, Clio Barnard, Kantemir Balagov, mais ce sont surtout des paris sur des films que nous aimons. Et il y a quand même six premiers longs métrages, donc nous faisons aussi le travail de la découverte. C'est un numéro d'équilibriste et le résultat final est toujours imprévisible.
Il y a quand même la nécessité d’attirer l’attention médiatique pour garantir une bonne couverture de la Quinzaine.
C’est vrai, même si quelque part, c'est un peu triste. En tant que directeur artistique, et surtout à la Quinzaine, je n'ai pas envie de donner aux gens ce qu'ils attendent. Si la sélection est prévisible, si les films sont déjà fléchés pour se retrouver à Cannes, à la Quinzaine ou ailleurs, je trouve que ce n'est pas excitant. C'est comme le grand public qui se polarise aujourd'hui sur quelques films en salles et qui ne va pas voir le reste. Le travail d'un festival, c'est d'emmener en terre inconnue. Donc, j'ai toujours envie de déjouer les pronostics. Mais on est aussi confronté à la réalité de terrain. Quels sont les meilleurs films ? Effectivement, c'est bien d’avoir des films qui portent le reste de la sélection pour attirer de la visibilité, donner un coup de projecteur, et j’en tiens compte, mais même s’il y a plus de noms connus cette année en sélection, ce n’est délibéré.
Au-delà de l’animation et des documentaires, à quel mélange des genres peut-on s’attendre cette année ?
De la comédie dans des styles très différents avec les films français Shana de Lila Pinell et L’espèce explosive de Sarah Arnold, du thriller avec le film vénézuélien La muerte no tiene dueño de Jorge Thielen Armand, du drame un peu psychologique avec Dora de la Sud-Coréenne July Jung, un road movie à travers une espèce de patrimoine spirituel thaïlandais pour 9 Temples to Heaven de Sompot Chidgasornpongse, une tragédie familiale qui s’approche du film noir pour Butterfly Jam de Kantemir Balagov, une comédie dramatique avec le Low Expectations du Norvégien Eivind Landsvik, du drame social avec Je vois des immeubles tomber comme la foudre de Clio Barnard, etc.
Pour en revenir à la concurrence avec les autres sélections cannoises et les autres grands festivals, vous aviez notamment affiché, à vos débuts à la Quinzaine, la volonté de ne pas prendre en considération les films refusés par la Sélection Officielle s’ils ne vous avaient pas été montrés en amont. Avez-vous évolué sur ce point ?
Cette année, nous nous sommes prononcés sur les films qui se sont inscrits dans des délais raisonnables et nous n’avons pas repêché de films qui seraient venus sonner à notre porte à la dernière minute. Ce qui ne veut pas dire qu'il n'y a pas à la Quinzaine de films refusés par l'Officielle, mais cela, c'est le jeu chaque année. La seule exception à la règle, cela a été l’an dernier pour Oui de Nadav Lapid, un cas très particulier. Ce jeu d'une concurrence extrême avec l'Officielle qui cherche à avoir la priorité sur les décisions, nous fait paradoxalement avancer de manière plus tranquille. Nous composons la liste des films qui nous intéressent et nous attendons de voir beaucoup de films avant de lancer des invitations et de composer la sélection finale qui se fait très tardivement. Mais j'ai le sentiment qu’il y a une grande cohérence dans tous les choix que nous faisons et que les films sont au bon endroit. Un ou deux films que j’aurais bien vus à la Quinzaine sont peut-être partis à Un Certain Regard ou en compétition officielle, mais c'est tout. Même si nous sommes dans un marché de plus en plus concurrentiel, nous arrivons à tirer notre épingle du jeu avec une sélection qui nous est propre et qui n'est pas faite par les autres.
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