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ANNECY 2026

Marcel Jean • Délégué artistique, Festival d’Annecy

"On voit de plus en plus de films de qualité"

par 

- Tendances de la sélection, conjoncture économique, intelligence artificielle : le pilote artistique de la plus grande manifestation mondiale pour l’animation donne son point de vue éclairé

Marcel Jean • Délégué artistique, Festival d’Annecy

À trois jours du coup d’envoi du 45e Festival du Film d’animation d’Annecy (dirigé par Mickaël Marin et qui se déroulera du 21 au 27 juin), rencontre avec Marcel Jean, délégué artistique de l’événement depuis 2013.

Cineuropa : Votre sélection 2026 a-t-elle facile à composer ? Quelles sont les principales tendances ?
Marcel Jean : La sélection a été compliquée à cause de la hausse de la qualité moyenne des longs métrages. Il y a huit ou neuf ans, on acceptait parfois des films presque par défaut. Cela n'existe plus : il y a une réelle concurrence pour réussir à se frayer une place dans la programmation du festival. Cette évolution est notable non seulement dans les plus gros pays producteurs, la France par exemple, mais aussi dans de multiples territoires, en Europe ou ailleurs. On assiste notamment à l'émergence de beaucoup de pays asiatiques. Pendant longtemps, l’animation en Asie, c'était le Japon, puis c'est devenu le Japon et l'Inde, et s'ajoutent maintenant Singapour, Taïwan, l'Indonésie, etc. Cette année, dans la section Annecy Présente, nous avons le premier long métrage en stop motion de l'histoire du cinéma néo-zélandais. Et beaucoup de longs métrages nous viennent d'Amérique latine. En Europe, ces dernières années, des longs métrages arrivent des pays baltes, la Scandinavie est depuis un bon moment un foyer de production de longs métrages jeune public, le tout sans oublier les pays les plus évidents comme l'Italie, l'Allemagne, l'Espagne et l'Angleterre et, autour de la France, le Luxembourg et la Belgique qui sont très actifs notamment en coproduction. Bref, on voit de plus en plus de films de qualité. Il y a davantage d'expertise un peu partout à travers le monde en termes de scénarisation ou de technique qui permettent de tenir la route sur un long métrage. Et du côté des courts métrages, les films sont de plus en plus longs (15 mn en moyenne contre 8 mn environ il y a une quinzaine d’années), avec des ambitions narratives plus grandes et l'espoir ou le projet de réaliser un long, ce qui n'était pas le cas pendant très longtemps : on était réalisateur de court d’animation et on le restait, tandis qu’aujourd'hui, on assiste chaque année au passage au long de plusieurs cinéastes connus pour leurs courts. Cette année, dans la compétition L’Officielle, nous avons Carmen, l’oiseau rebelle, le 3e long de Sébastien Laudenbach que j'ai connu pendant 25 ans comme réalisateur de courts, et L'Espagnol Alberto Vasquez (à l’affiche avec Decorado) est un peu dans le même paradigme.

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Cette profusion de productions n’est-elle pas un peu paradoxale puisqu’on entend dire que l’animation connait des difficultés de financement ?
La filière a vécu une croissance énorme et très rapide au cours des dernières années, avec l'arrivée notamment des plateformes et avec tout l'argent qui a accompagné la pandémie. Depuis trois ans, il y a un ressac, ce qui rend les financements compliqués et ce qui a fragilisé certaines sociétés qui avaient beaucoup investi dans le développement de leurs infrastructures techniques ou dans l’embauche d’employés. Cela a créé des remous importants dans l'industrie. Mais l'évolution technologique et la capacité des cinéastes à travailler de manière indépendante permettent aussi la production de films réalisés presque en marge de l'industrie et qui peuvent remporter beaucoup de succès comme le célèbre Flow de Gints Zilbalodis qui disposait d’un très petit budget et qui était le second long d’un cinéaste qui avait fait son premier long (Ailleurs) tout seul. Ce modèle, on le voit et on le revoit chaque année, avec des films réalisés dans cet esprit et qui tiennent la route, même si un succès aussi énorme que celui de Flow ne peut évidemment pas se reproduire tous les ans.

Les enjeux d’industrie (le financement, les stratégies d’exposition et d’exportation, la course aux Oscars, etc.) ont-ils modifié l’atmosphère dans une filière de l'animation dont on a toujours vanté le côté grande famille, confraternelle et conviviale ?
Ce côté familial subsiste mais surtout dans l'univers du court métrage, presque comme hors des contingences financières et économiques de l'industrie du cinéma. Quand on arrive en long métrage ou en télévision, c'est complètement autre chose dans la mesure où actuellement, et plus que jamais, les frontières entre l'animation et la prise de vue réelle sont très poreuses. Beaucoup de cinéastes de prise de vue réelle touchent à l'animation, comme l’ont fait Pablo Berger, Michel Hazanavicius, Richard Linklater évidemment ou encore Bong Joon-ho qui réalise actuellement un long d'animation. Et on peut citer des dizaines de cas car c'est un phénomène qu'on voit de plus en plus, pour des raisons économiques, liées à l'exportation, mais aussi pour des questions d'esthétique et de vision. Par exemple, l’adaptation de la bande dessinée Rogue Trooper par Duncan Jones (qui sera présenté cette année à Annecy) était pratiquement impossible à réaliser en prise de vue réelle, à moins d'avoir un budget de plus de 200 M$. Mais globalement, c'est un fait qu'Annecy a pris des proportions telles que le festival n’a plus le côté grande famille d’antan, même si nous essayons de préserver ce qui en reste à travers quelques événements comme le cocktail des cinéastes, une soirée réservée uniquement aux réalisateurs et réalisatrices, juste entre artistes, sans producteurs, sans presse, sans distributeurs. Nous ne voulons pas tomber non plus dans les excès de glamour et je ne suis par exemple, pas partisan d'importer la pratique du tapis rouge à Annecy. Nous faisons tout notre possible pour préserver notre singularité.

Quelle est votre opinion sur l’irruption de l'IA dans l’animation ?
Les premières conséquences vont se faire ressentir très rapidement sur le plan de l'emploi dans la filière. Pour les grosses productions qui ont de 300 à 500 noms au générique, toute une série de taches sont assez laborieuses et on constate que l'IA apparaît comme une solution pour beaucoup de monde. Un directeur de festival comme moi n'a pas d’influence sur les décisions économiques des très grandes sociétés qui ont déjà commencé à prendre cette direction. On fait face à quelque chose d’un peu inévitable, comme les évolutions technologiques qui ont transformé toute une série d'industries. En revanche, je me sens plus directement concerné, en tant que programmateur de festival, quand on parle de l'IA générative et des films produits et réalisés essentiellement par des IA. L'IA comme outil, on le voit beaucoup. Beaucoup de réalisateurs qui sont de véritables auteurs l’utilisent pour régler des problèmes techniques qui leur paraissaient insolubles parce que trop complexes ou trop chers. Et beaucoup de cinéastes expérimentaux jouent avec l'IA comme ils ont joué historiquement avec toutes les nouveautés : les caméras vidéo, les ordinateurs des années 60, etc. Ils vont remplir ce rôle de tester les limites, de faire ressortir les paradoxes, etc. Là où c'est beaucoup plus embêtant, c'est lorsque l'IA est utilisée par des non-artistes ou des simulacres d'artistes sur le mode du plagiat, pour reprendre une esthétique, une production, l'intégrer et en faire une nouvelle mouture. Cela, c'est extrêmement gênant. On arrive assez bien pour l’instant à identifier ces œuvres-là, mais c'est inquiétant pour l'avenir car jusqu'où arriverons-nous à séparer le bon grain de l'ivraie ?

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