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"C'est un gentil coup de poing !"

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Morgan Simon • Réalisateur

par 

- Rencontre avec le jeune cinéaste français Morgan Simon dont le premier long métrage, Compte tes blessures, a été primé à San Sebastian

Morgan Simon  • Réalisateur

Passé par le département scénario de La Fémis avant de réaliser plusieurs courts remarqués (notamment American Football, Essaie de mourir jeune et Réveiller les morts), Morgan Simon nous parle de son premier long métrage, Compte tes blessures [+lire aussi :
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, qui collectionne les récompenses depuis sa première à San Sebastián où il a remporté une mention spéciale de la section Nouveaux Réalisateurs. Produit par Kazak, le film est lancé dans les salles françaises le 25 février par Rezo

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Cineuropa : D'où est venu l'idée de Compte tes blessures ?
Morgan Simon : De l'univers du milieu musical du post-hardcore que je connais très bien et de l'idée de la différence entre ce que l'on peut être sur scène et chez soi. Se sont ajoutées des thématiques plus personnelles d'émancipation, sur la nécessité de pousser des choses dans sa vie pour que cela change. Du coup, le film est parti vers quelque chose d'un peu oedipien. 

Tatouages, chanteur post-hardcore : le film s'appuie sur des éléments visuels et sonores très forts. Jusqu'où souhaitiez-vous aller dans cette direction ?
Il y a un équilibre dans tous les éléments du film, des décors au jeu des acteurs, et toujours des contrastes. La musique post-hardcore est vécue en live, donc vraiment avec le personnage, mais il y a aussi de la musique beaucoup plus douce, de la salsa, de l'acoustique. J'avais bien conscience que je n'allais pas assener du post-hardcore aux spectateurs pendant une heure et demie. Mais c'est une musique cathartique. Il y a de la beauté derrière ces cris qu'on peut relier à ce que l'on a en soi et qu'on a besoin de sortir. Différentes études ont d'ailleurs montré le pouvoir apaisant de ce genre de musiques car elles permettent d'expulser les choses sombres. Mais il fallait trouver des contrastes pour le personnage principal, qu'il ne soit pas tout le temps dans une énergie de revendication, d'explosion. Il y a aussi des moments où il est calme, et ces moments sont peut-être finalement aussi forts que ceux durant lesquels il est sur scène. 

Au-delà du conflit père-fils, c'est une exploration du gouffre séparant deux générations.
Le film a un aspect fortement générationnel car c'est une vision patriarcale contre une nouvelle forme de masculinité incarnée par le personnage interprété par Kevin Azaïs qui est moins dans la virilité, ou qui l'est un peu en laissant beaucoup plus voir ses faiblesses, ce qui était sans doute beaucoup moins le cas dans les générations précédentes. Par exemple, dans A nos amours de Pialat, tout le monde se tait quand le père entre dans la pièce, il y a un truc très solennel, sacré. J'ai l'impression que cette figure du père commence à disparaître. J'avais déjà abordé ce sujet dans mon court Essaie de mourir jeune avec un père qui n'assumait pas son rôle de père et qui voulait être le meilleur pote de son fils jusqu'à aller trop loin dans cette proximité. Compte tes blessures est un film contre le côté patriarcal de la société française. 

Entre le fils et le père, c'est comme une sorte de jeu du chat et de la souris.
C'est le coeur du film. Un fils qui veut juste que son père lui dise "je t'aime" et qui trouve finalement cet amour avec la copine du père, ce qui est plus inhabituel que certains autres triangles amoureux. C'était un peu risqué, mais j'ai essayé de le faire hyper sincèrement et le plus simplement possible pour ne jamais être dans une forme de jugement. A partir du moment où l'on met de la morale quand on est réalisateur, qu'on juge ses personnages, c'est foutu ! 

La ligne narrative du film est relativement fine. Pourquoi ce parti-pris ?
Je cherche une forme de pureté au niveau du scénario. Si l'on regarde les films d'Ozu, les deux premiers de Jeff Nichols, surtout Shotgun Stories dont je me suis beaucoup inspiré pendant l'écriture, ou même les Rohmer, ils ont des lignes narratives très simples, ce qui permet d'aller beaucoup plus profondément dans les relations entre les personnages et dans les sentiments. L'histoire est complètement déchargée de complexité narrative et de compréhension pour être complètement dans une complexité de sentiments. C'est ce que je recherche : chaque scène doit faire avancer le film et on va droit au but. L'écriture m'a pris deux ans. La recherche de la simplicité, c'est un long travail pour savoir ce qui est indispensable, pousser le scénario jusqu'au bout, ne pas céder à la facilité. 

Quelles étaient vos intentions en matière de mise en scène ?
Je suis toujours très proche des personnages, comme si je filmais des paysages qui seraient leurs rides, leurs expressions. Je tourne souvent des plans assez longs, des plans séquences parfois, pas forcément pour les garder au montage, mais pour mettre les acteurs au centre de tout et qu'on vive tous la situation quand on tourne. Cela change le rapport à la scène, la justesse et surtout la recherche de vérité. A chaque prise, on essaye d'approfondir ce qui a été écrit dans le scénario, d'aller toujours plus loin : déplacer la scène, enlever des choses, en rajouter. Il faut que je sois surpris, je ne peux pas simplement tourner ce qui a été écrit. Quand on écrit, on n'a pas la vérité de ce que les acteurs vont vivre et c'est au fil du tournage qu'ils cernent avec de plus en plus de clarté qui sont les personnages et quelles sont leurs limites, jusqu'à les dépasser, et surtout qu'ils trouvent à l'intérieur d'eux-mêmes des choses qu'ils n'avaient encore  jamais montrées et dont il n'avaient peut-être même pas conscience. Parce qu'on est rarement poussé dans la vie comme on peut l'être sur un tournage. 

La banlieue populaire qui est le cadre de votre film est très différente de celles que l'on voit souvent à l'écran dans le cinéma français.
Mon idée, c'était de parler de quelque chose que je connais. J'ai tourné à la frontière entre le 18ème arrondissement de Paris et Saint-Ouen, et autour, à Aubervilliers entre autres. J'ai vécu la moitié de ma vie en banlieue et j'ai l'impression que dans les films de banlieue, les gens sont présentés comme des anormaux. En réalité, ils vivent et tout va bien : on est "normaux" ! Bien sûr, il y a aussi des problèmes en banlieue, mais on m'a même demandé : "mais qui sont ces gens qu'on voit dans votre film ?". Et bien, ce sont des gens comme j'en vois tous les jours. C'est fou d'entendre ça ! Certains ne savent vraiment pas qui sont ceux qui composent ce pays !

Vous sentez-vous partie intégrante d'une nouvelle génération de cinéastes français ?
Il y a peut-être eu une génération précédente pour laquelle il ne se passait pas beaucoup de choses visuellement : c'était très gris ! Là, tout d'un coup, on a par exemple Julia Ducournau, Yann Gonzalez, un côté incisif, très assumé en termes de mise en scène et direction artistique, des cinéastes qui n'ont pas de pitié pour ce qu'ils racontent, mais qui le font très sincèrement. Compte tes blessures a sans doute un côté "coup de poing", mais il y a aussi beaucoup de douceur dedans. C'est un gentil coup de poing !

Des études de biologie, puis la Fémis au département scénario avant de passer à la réalisation. Que vous a appris ce parcours ? Le fait d'avoir découvert le cinéma parce que je devais faire des films dans mon cursus de biologie, d'avoir pris plaisir à pouvoir raconter de cette manière ce que je pensais, cela change sans doute la relation que je peux avoir au cinéma par rapport à d'autres cinéastes qui ont peut-être plus rêvé de faire des films. Pour moi, cela n'a jamais été un rêve. C'est arrivé, j'ai travaillé et je suis allé là où me portait le plaisir de faire les choses et d'essayer d'exprimer ce que je pense sans faire de concessions, même si ce n'est pas toujours simple, ni toujours accepté. Et dans mon cursus de biologie, je me suis beaucoup intéressé à Darwin, à l'évolution, et au fait que tout ce qui nous entoure est lié au hasard. Cela change beaucoup la place qu'on se donne soi-même dans la société, qui est à mon avis beaucoup plus réduite que ce que l'on pense. Cela amène à un minimum d'humilité de se dire que notre place s'est jouée à pas grand-chose. On se place au-dessus de la nature depuis toujours et cela pose quand même pas mal de problèmes. Et puis, quand on regarde une forêt par exemple, on se dit que c'est très paisible, mais quand s'y intéresse vraiment, on voit que ce sont des guerres entre les arbres, que cela grouille sous la terre, que c'est le chaos... Cela change le regard qu'on peut avoir sur les choses et cela a une influence sur ce que je fais aujourd'hui : regarder d'un autre biais et ne pas se fier aux apparences.

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