Critique : Saudades Eternas
par Giorgia Del Don
- Lla réalisatrice franco-suisse Emma Boccanfuso explore la vie quotidienne d'une famille qui survit tant bien que mal, entre fusillades et soif de vengeance, au cœur d'une favela

Saudades Eternas, de la réalisatrice et artiste franco-brésilienne Emma Boccanfuso, présenté en première mondiale à Visions du Réel (Compétition internationale longs-métrages), mêle avec intelligence des moments de joie familiale et des tragédies qui touchent en profondeur, de manière à nous faire comprendre ce que signifie survivre dans un climat de guerre permanente. Le film, situé à Chapéu Mangueira, une favela du sud de Rio de Janeiro, est un véritable huis clos où se déploie le quotidien d’une famille élargie haute en couleur qui tente de surmonter la violence qui l’encercle. La cheffe informelle de cette communauté est Sueli, une quinquagénaire charismatique et spirituelle qui se démène pour que tous restent unis et ne se laissent pas submerger par l’horreur qui règne dans les rues de leur quartier.
Bien que le film n’explicite jamais le lien qui unit la cinéaste à ses sujets, il apparaît clairement qu’ils la considèrent comme un membre de leur famille. Le regard plein d'empathie et de pudeur qu'elle pose sur chacun d’eux, surtout les enfants (à qui elle donne souvent la parole), nous fait comprendre combien le lien qu’elle a tissé avec cette communauté touchante est fort, et fondé sur le respect mutuel. La réalité qu’elle décrit, le quotidien parfois suffocant qu'endurent Sueli et les siens (et que celle-ci n’hésite pas à qualifier, non sans une pointe d’ironie, d’"assignation à résidence") sans jamais pouvoir sortir ou presque, tant la peur de se retrouver au milieu d’une fusillade est grande, se déploie dans le film de manière naturelle, cohérente, comme si le regard de la réalisatrice se fondait au leur. Emma Boccanfuso, qui se dédie depuis plus de dix ans déjà à observer cet univers très éloigné du Brésil de carte postale dont rêvent les touristes et que les personnages n’aperçoivent que depuis leurs terrasses, connaît intimement les tragédies qui se cachent derrière les traits d’esprit et les numéros de commedia dell’arte que livre souvent Sueli. Derrière ses cris théâtraux, qui résonnent dans toute la maison, et son besoin de dire à qui veut l’entendre que son cœur est au bord de l’implosion se cache en effet un désir profond de ne pas disparaître dans l’indifférence générale, c'est-à-dire de ne pas devenir une victime anonyme de plus parmi les innombrables personnes qu'a décimées la guerre insensée qui se joue entre la police et les narcotrafiquants qui se disputent le contrôle du quartier.
Ce qui ressort du film, c’est une force vitale qui touche inévitablement en profondeur, un besoin de revendiquer sa présence au beau milieu du chaos. Quand la société ne prend plus soin de ses citoyens, la seule chose à faire pour survivre est de rester unis et de s’entraider. La réalisatrice recourt souvent à des cadrages où la réalité de la rue est montrée d’en haut : à travers un trou servant de passage entre le rez-de-chaussée et le premier étage de la maison, ou depuis les fenêtres et les balcons, comme pour souligner la fracture très nette qui existe entre l'intérieur (la vie, la famille) et l'extérieur (la violence, l’incertitude), entre l’espoir et le désespoir.
Le film, entièrement tourné à l’intérieur de la maison de Sueli et des siens, ne donne la parole qu’à ses personnages, laissant la violence et son vacarme (les tirs des narcotrafiquants et les récits de ceux qui rentrent le soir) au dehors. À mesure que la violence extérieure s’intensifie, la maison s’agrandit de manière anarchique et dangereuse, comme pour souligner le besoin de se replier toujours davantage sur soi. Hélas, les briques ne protègent ni des balles, ni de la douleur.
Saudades Eternas a été produit par Close Up Films (Suisse) et Macalube Films (France).
(Traduit de l'italien)
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